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C’est de notoriété commune que Prunille Sunny Baudelaire est 1) une dure à cuire et 2) un personnage un peu à part dans la saga. Ses grands moments de bravoure sont aussi les moments où la série s’élève au paroxysme du n’importe quoi. Remonter une cage d’ascenseur avec les dents, se faire passer pour une femme poudrée adulte… On ne savait jamais jusqu’où Snicket allait la mener, et c’est pour ça qu’il me paraissait impossible de ne pas citer dans cette liste un de ses étranges exploits. Le plus mémorable, pour moi, reste son duel au sabre avec le Dr Georgina Orwell - mon personnage préféré de la série, coïncidence ?

Il est impossible de ne pas lire ce passage sans songer aux difficultés qu’aurait eues un réalisateur pour adapter cette scène, disons… Unique ? C’est aussi la première fois que Sunny épate la galerie de manière aussi éclatante, donc forcément l’effet de surprise était plus grand. A y réfléchir, ce duel au sabre pourrait être le moment où la série bascule dans le non-sens, où elle « saute par-dessus le requin, » mais il n’en est rien. Passés les éclats de rires initiaux et l’incrédulité, tout le monde semble avoir parfaitement accepté que les Désastreuses Aventures abandonnent toute prétention de réalisme. Si c’est pour nous donner ce genre de scènes d’anthologie, je pense que le lecteur y est effectivement prêt.

Certes, auparavant Sunny faisait déjà preuve d’un discernement et d’un intellect hors-normes pour un enfant de moins de trois ans, mais son cas n’était pas vraiment isolé. Il y a des tas d’exemples, dans la littérature pour enfants, de bébés ultra-compétents et surdoués (Matilda de Roald Dahl, entre autres), même si ce cliché commence à tomber en désuétude. Sunny en est autant un hommage qu’une parodie. Le fait est que très vite le lecteur est amené à accepter ces quelques entorses à la réalité : les Orphelins Baudelaire vivent dans ce genre de monde-là. Un monde qui a une position, comment dire, très… Libérale vis-à-vis des lois de la physique. Ca ne s’applique pas qu’à Sunny pour autant, il y a d’autres invraisemblances (la façon dont Klaus et Violette s’échappent de la caravane folle dans le Tome X défie toutes nos connaissances actuelles sur l’aérodynamique).

Alors quoi, les Désastreuses Aventures se déroulent dans un cartoon de Vil Coyote ? N’allons pas jusque là… Il faut déjà réfléchir à ce que l’on veut vraiment signifier quand on parle de réalisme. Je me souviens d’un de mes professeurs aux beaux-arts qui nous avait demandé de reproduire dans notre style ce qu’il considérait comme un chef-d’œuvre du « réalisme. » Le chef-d’œuvre en question était un gribouillage de sa fille de quatre ans, représentent une maison carrée au toit triangulaire. Lorsque je lui demandais si ce dessin de maison n’était qu’une sinistre blague, il me répondit malicieusement : « si tu as compris en une seconde que le dessin représentait une maison, alors cela veut dire que ce dessin est parfaitement réaliste. »

Je pense que ce type de relations est révélateur ; le réalisme ne consiste pas forcément à donner une image fidèle de la réalité mais une impression signifiante de réalité. Le réel a besoin d’avoir des lois, et donc d’avoir un sens – hors ce n’est pas parce qu’un roman est réaliste qu’il évite forcément le non-sens et l’absurde. Au contraire, le non-sens et l’absurde sont des genres qui prétendent donner une image assez fidèle de la condition humaine. Un roman est réaliste si 1) sa peinture des sentiments humains est psychologiquement crédible (car la psychologie est désincarnée du réel et il faut donc au contraire en donner une image fidèle) et si 2) le lecteur comprend que certaines choses peuvent arriver dans cet univers littéraire et pas d’autres. Dans les Désastreuses Aventures, le premier point est assuré par la profondeur des personnages et des thèmes abordés, tandis que le second…

Eh bien, peut-être que nous sommes naturellement indulgents envers les exploits de Sunny parce que la littérature pour enfants est quelque peu saturée par le surnaturel et le fantastique. Certes, Sunny peut faire de l’escrime avec ses quenottes, mais en contrepartie elle n’aura jamais de baguette magique. Comme le stipulait un slogan inventé par un de mes collègues pour la série : « Pas de sorciers. Pas de fin heureuse. Lisez autre chose. » Il y a comme une relation de cause à effet entre les deux premières phrases, non ? Toute intrusion de la magie suggère forcément l’existence sous-jacente d’une réalité de nos idées et de nos croyances, de quelque chose de supérieur à notre réflexion en tous cas – les Orphelins Baudelaire vivent dans un monde singulièrement différent. La série flirte moins avec l’Idéalisme du fantastique (au sens où le fantastique croit naturellement à l’existence des idées) qu’avec une forme d’empirisme propre au nihilisme (nos idées sont ce que nous en faisons et sont complètement influencées par notre parcours).

J’estime donc que les exploits de Sunny seraient beaucoup moins acceptables dans une série où l’amour et la justice finissent vainqueurs – ce n’est pas parce que cela faciliterait par trop la vie des orphelins (encore que). C’est plutôt qu’il existe différents types d’univers littéraires et qu’il faut faire attention à ne pas mélanger les différentes philosophies qui y sont associées. De toute façon les capacités hors-normes de Sunny font pâle figure face à l’incommensurable bêtise dont font preuve certains adultes dans la saga – d’une certaine façon le monde extérieur est faconné par le fort intérieur des personnages qui y vivent. L’univers physique des Désastreuses Aventures est absurde parce que les gens qui y vivent sont absurdes, et non l’inverse.

[L'image de cet article est la propriété intellectuelle de Thibaut Loïez - allez voir ses différents sites pour profiter des magnifiques fan-arts qu'il a effectués du monde de Lemony Snicket !]