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Ah, les deux pages noires du Tome VI ! Un moment emblématique de la série… Oh, pas seulement parce qu’il est désastreux à souhait, mais aussi parce qu’il nous pousse à nous demander « dans quel autre livre pourrais-je trouver ce genre de trucs ? »

Si vous ne le saviez pas, cet artifice littéraire est honteusement pompé sur Vie et Opinions de Tristam Shandy, un modèle du genre en matière de jeu littéraire et paratextuel. Dans ce roman, deux pages remplies d’un noir d’encre suivent la mort d’un personnage principal, pour mettre en emphase le sentiment de désespoir du protagoniste. L’équivalent français serait Jacques le Fataliste et son Maître, lui-même honteusement pompé dessus. On peut néanmoins défendre Snicket en avançant qu’il améliore le procédé : les pages noires ne représentent pas seulement un moment de choc émotionnel, mais aussi une obscurité littérale et un passage de temps déroutant et court. Ahah !

Il y a pas mal d’autres jeux paratextuels dans la série, mais je crois que c’est le premier de cette envergure, et un des plus réussis. Impossible également de ne pas citer un autre moment de bravoure : la page du tome IX imprimée en double, où il est question de la notion de « déjà-vu. » J’ai même entendu une anecdote croustillante d’un père de famille en colère dans une librairie, qui voulait se faire remplacer le livre pour défaut d’impression… Il n’avait visiblement pas compris la blague. Dans le même genre, Handler a reçu pas mal de plaintes de parents quant au titre du Tome XII, soi-disant parce que « pénultième » était un mot trop compliqué pour le public enfantin. Il s’est néanmoins vite aperçu que c’étaient les parents qui se sentaient vexés de ne pas connaître ce mot non plus…

La vocation culturelle de la série est un sujet franchement épineux, parce que trouble. D’un côté il y a semble-t-il une vraie volonté d’instruire et d’augmenter la culture des lecteurs, de l’autre la façon dont Snicket s’y prend est clairement une parodie des livres pour enfants à vocation ultra-éducative… Beaucoup de gens se plaignent que certaines scènes d’action de la série soient coupées par d’interminables monologues du narrateur qui n’ont rien à voir avec ce qui se passe, mais la plupart du temps, c’est parfaitement voulu. C’est aussi une des raisons pour lesquelles la série est si casse-gueule à traduire en français parce que la complexité du vocabulaire est complètement différente selon les domaines – de ce fait c’est parfois étrange de voir Snicket donner la définition de certains mots alors que d’autres termes assez ampoulés sont utilisés comme si on était tous censés les connaître. Mais bon, même dans la version originale des livres, ce défaut existe aussi… Heureusement que cette propension à définir le vocabulaire employé est surtout un pastiche des livres pour enfants recalibrés aux programmes d’apprentissage de la lecture, parce que sinon cet aspect arbitraire des registres de langues passerait plus mal.

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Il y avait un entretien que j’ai toujours regretté de ne pas avoir photocopié – c’était pour le magazine français Je Bouquine, à l’occasion de la sortie du Tome V. Il était court, mais ça ne l’empêchait pas de poser des questions intéressantes – le journaliste (qui connaissait visiblement bien les lecteurs) demandait si l’on connaîtrait l’histoire de Lemony et Béatrice dans les livres, et Snicket/Handler de répondre que « oui, mais il faudra lire les livres très attentivement. » Entre autres choses abordées, il y avait justement le côté culturel des bouquins : « Vous donnez beaucoup de leçons dans vos livres, estimez-vous que les jeunes d’aujourd’hui sont insuffisamment cultivés ? _ J’estime que tout le monde, à des degrés divers, est insuffisamment cultivé. »

[NB : je récite ici de mémoire un article de journal lu une fois en, je ne sais plus, 2002, 2003 ? Je ne me porte absolument pas garant de la véracité des dires que je prétends rapporter]

Et, effectivement, c’est vrai que tous les livres de Handler lui-même ont tous une certaine portée didactique : dans le Cercle des Huit, Flannery explique Othello parce qu’elle estime son lectorat trop con pour connaître la pièce, Adverbs regorge d’anecdotes culturelles, Why We Broke Up est une lettre écrite par une intello à un ignare qui doit lui expliquer pas mal de termes cinématographiques pour se faire comprendre. La dimension didactique est encore plus grande en ce qui concerne les plus jeunes, avec The Composer is Dead qui est un prétexte à initier les enfants à la musique classique, ou Thirteen Words qui leur fait apprendre des mots rares mais rigolos.

On s’est souvent demandé à quoi servent au juste ces allusions culturelles dans la série. Sont-elles là pour que les intellos se sentent supérieurs en les dénichant ? Ou au contraire Handler a-t-il vraiment le désir que ses lecteurs aillent chercher plus loin et se renseignent sur les références cachées dans ses livres ? Ce qu’il faut retenir, dans les deux cas, c’est que c’est assez divertissant ; produire quelque chose d’intéressant pour deux types de publics différents avec un seul procédé littéraire, c’est assez fort, je trouve. Je repense à d’autres livres complètement saturés de références historiques comme le Pendule de Foucault – dans ce cas précis Umberto Eco avait vraiment pour but de pousser ses lecteurs à chercher eux-mêmes dans des encyclopédies pour tenter de comprendre l’intrigue. En même temps, c’était un roman sur le thème de la connaissance occulte, donc la démarche se défendait. Les Désastreuses Aventures prennent aussi place dans un monde gouverné par la littérature et le pouvoir de la connaissance, mais elles ont au moins l’avantage d’être compréhensibles sans un bagage culturel conséquent. C’est aussi pour cela que le paratexte est si libre, si enjoué – il invite littéralement le lecteur à sortir du livre, à prolonger le plaisir de l’histoire hors du simple cadre limitant du bouquin.