Baudelaire-Orphans

Ce n'est pas tous les jours qu'on croise des héros comme les Orphelins Baudelaire. Bien sûr, tout l'aspect "courageux orphelin plein de ressources victime d'adultes incapables/malfaisants," c'est une antienne de la littérature pour enfants, mais il y a quand même quelque chose de singulier dans cette fratrie. En effet on peut argumenter que Violette, Klaus et Sunny ne sont que les différents d'un même personnage - leur évolution, fondamentalement, se fait toujours à trois. Du Tome I au Tome XIII, la façon dont leur perception du monde évolue est la même - ce qui est fort logique, puisqu'ils commencent au même point de départ, finissent au même endroit, et que, nonobstant quelques courtes séparations dues à des péripéties, ils ont strictement le même parcours. Ils sont la trinité d'une même figure de protagoniste - il y a moins de différences entre eux qu'avec d'autres personnages. C'est encore plus flagrant avec les triplés Quagmire, où là les caractères et personnalités de la fratrie sont réellement interchangeables - je ne sais pas pour vous, mais dans leur cas, j'ai l'impression que le sexe et les passions (journalisme, poésie, cartographie) sont les seules choses qui varient.

C'est un modèle de protagoniste extrêmement ancien, profondément enraciné dans les mentalités et qu'on retrouve principalement dans les contes de fée ; souvent, les fables mettent en scène trois frères, u trois soeurs, comme on pourrait mettre en scène trois bûcherons ou trois fées. Il ne s'agit pas ici d'établir trois personnes différentes mais plutôt de lier entre elles trois aspects de l'humanité, trois déclinaisons d'un même modèle (le plus célèbre demeure la trinité de l'idéal féminin qu'on identifie en psychanalyse : vierge, catin, mère). On peut donc s'imaginer que les orphelins Baudelaires représentent chacun un aspect du même personnage, mais quel aspect ?

Si on se réfère à leurs passions, qui au cours des livres sont toujours avancées comme la caractéristique fondamentale qui structure leurs personnalités, on peut peut-être y voir trois aspects de l'intelligence humaine. Violette, l'inventrice, si ingénieuse et si pratique, représente la logique et la raison car la science est son domaine naturel (Praxis). Klaus, le lecteur, par son immense culture, sa soif inépuisable d'apprendre,  et son impressionante mémoire, incarne le savoir pur, et l'utilise pour déchiffer les "codes," c'est à dire qu'il puise dans sa connaissance pour obtenir une image fiable du monde (Doxa). Quant à Sunny, la plus indépendante et impertinente, elle puise dans les ressorts plus primaux et physiques de l'être, et sa violence physique, caractéristique de ses morsures, va peu à peu être transfigurée dans une puissance plus créatrice et réconfortante (la cuisine), plus artistique également (Pathos). Les mains, les yeux et le coeur, en somme.

Ce genre de protagonistes est peu à peu tombé en désuétude car il convient assez mal à nos sociétés, marquées par l'individualisme : nous préférons que nos héros soient d'abord des individus avant d'être définis par les liens arbitraires de leur métier, leur naissance ou leur lien familial. Voilà pourquoi, même si Violette, Klaus et Sunny ont en définitive des personnalités différenciés, il peut être étonamment difficile de trouver dans les sagas des scènes qui PROUVENT que leurs caractères sont différents. Leurs choix et leurs actions les individualisent, mais la narration de Snicket n'essaye presque jamais de développer longuement leurs tourments intérieurs ; même dans les rares moments où la fratrie se dispute et fait preuve de dissensions, on ne dit jamais que ces conflits sont dus à des différences au niveau de la personnalité.

...C'est en partie pour cela que j'avais envie de parler d'une scène qui explore en profondeur les dynamiques propres à leur petite famille, qui mette en valeur leurs différences autant que leurs points communs. Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai immédiatement pensé aux cadeaux offerts par Tante Agrippine Joséphine dans le troisième tome. Je passerais sur l'aspect désopilant du passage (même quand il arrive quelque chose de bien aux orphelins, c'est pour que ça tourne mal), parce que c'est plutôt la discussion après le départ de la Tante qui m'intéresse. Chacun des trois orphelins s'y révèle de manière très marquée.

Violette, toute dans son rôle d'aînée, qui tente de tempérer la déception en soulignant que c'était très gentil de la part de Joséphine (alors qu'elle-même s'est plutôt sentie désappointée, voire insultée, par la poupée Julie Jolie qu'on vient de lui offrir). Violette qui s'inquiète immédiatement du fait que Klaus se retrouve ua bout du compte avec un hochet sans utilité, alors qu'elle vient d'agréer que tous ces cadeaux sont pourris de toute façon. Elle prend très au sérieux son rôle d'aîné, fait tout pour assagir la douleur de son frère et sa soeur, car, comme le lui a mandé son père, c'est à elle de "garder le menton haut." Il y a une grande pression qui pèse sur Violette dans toute la saga ; de ce fait elle a une grande abnégation, et de la ténacité à revendre, mais son découragement est en proportion. Lorsqu'elle ne voit plus aucune solution, elle a tendance à rester tétanisée, là où le reste de sa fratrie se débat violemment. Sa détermination est surtout une résignation.

Klaus, à mon avis, est l'enfant de la fratrie qui vit le plus mal la mort de leurs parents et les calimités qui suivent. Violette, en tant qu'aînée, arrive à chasser ses idées noires car l'attention qu'elle doit porter à ses benjamins lui occupe totalement l'esprit. Sunny, elle, est trop petite pour vraiment réaliser ce qu'elle vient de perdre et est relativement protégée par les autres personnages, mais Klaus n'a pas grand chose auquel se raccrocher. Cela est probablement à l'origine de son comportement sarcastique (sa réaction lorsqu'il reçoit le train électrique n'est qu'un exemple). Des trois, c'est donc lui qui ose exprimer à contre-coeur le désir de se plaindre quand même dans cette scène. Ce n'est pas très évident à première vue, mais il s'agit ici de marquer l'évolution du caractère de Klaus. Dans le premier tome, c'était Klaus qui le premier osait se plaindre du Comte Olaf (là encore, les trois orphelins étaient seuls dans leur chambre) dans une complainte pathétique. La réserve stoïque dont il se force à faire preuve ici montre bien qu'il s'est endurci, même s'il demeure le plus sensible des trois orphelins. Ce n'est que plus tard dans la série qu'il devient aussi mature que sa soeur.

[Sans rapport : on remarque aussi un autre type de cohérence dans le caractère de Klaus. Il a peu de patience, et il s'ennuie vite ! Il déteste les trains électriques pour la même raison qu'il affirme détester la pêche à la ligne dans le Tome IV]

Sunny, enfin, reste hors-normes et toute entière. On voit, notamment dans le Tome X, que Sunny exploite sans vergogne le fait que la plupart des adultes ne comprend rien à son charabia. Elle peut donc dire quasiment en permanence le fond de sa pensée, ce qui lui façonne une personnalité pleine de franchise, d'impertinence et de répartie. Pour autant, on voit souvent qu'elle a aussi ce genre d'honnêteté un peu blessante avec son frère et sa soeur. Dans ce passage, elle soulève le ridicule de leur discussion : y-a-t-il encore un sens, sachant tout ce qu'ils ont vécu, de se plaindre de leur sort ? Sunny anéantit ici les tentatives maladroites de Violette de les réconforter. Sunny n'est certainement pas la meilleure des diplomates, puisqu'elle n'est pas habituée à se faire entendre, mais sa franchise la conduit regulièrement à exprimer les vérités que tout le monde se refuse de formuler.

En un sens, chacun des trois orphelins change à sa façon sur l'intégralité des treize tomes, et pas forcément en même temps... Mais cela se fait de manière très subtile, très organique au récit. Pas besoin pour Snicket d'étaler des couches d'introspection émotive dans de longs paragraphes existentiels... D'une certaine manière, cela colle assez bien avec l'état d'esprit des orhelins durant toute la saga. Ils n'ont pas trop le temps de philosopher sur leur condition existentielle, car ils sont bien trop occupés à patauger dans les ennuis. Et ils n'ont certainement pas le temps d'affirmer leurs différences au sein de leur fratrie, car ils doivent rester unis coûte que coûte pour survivre. Ce qui épanouit leurs spécificités est paradoxalement la manière dont chacun tente de se raccrocher aux deux autres.

[L'image de cet article est la propriété intellectuelle de Thibaut Loïez - allez voir ses différents sites pour profiter des magnifiques fan-arts qu'il a effectués du monde de Lemony Snicket !]