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Il y a pas mal d’allégories spécifiquement judaïques dans la série, sur lesquelles on aura l’occasion de revenir, et une des plus flagrantes concerne le treizième anniversaire de Klaus, passé dans une cellule de Villeneuve-les-Corbeaux. La bar-mitsvah s’effectue généralement à cet âge-là ; elle marque l’entrée dans l’âge adulte. Il s’agit là de marquer l’accès de Klaus à une certaine maturité, d’en faire définitivement l’égal de sa sœur en termes de compétence – ce n’est pas par hasard que le tome suivant voit Klaus sauver Violette et démontrer toute l’étendue de ses capacités. Mais d’une manière plus général ce septième tome marque aussi le passage à la « mentalité » adulte pour les trois orphelins (pour la toute première fois, ils cessent de s’en remettre à la loi et à l’autorité, préférant la clandestinité) et à des thèmes plus « adultes » concernant la série toute entière : les affrontements Olaf/Baudelaire prennent désormais une place secondaire et s’effacent progressivement pour laisser place à l’intrigue VDC dans toute sa complexité. D’un point de vue biblique, ce n’est donc pas un hasard si cette acquisition de maturité se fait durant une période d’emprisonnement (par Dupin), d’asservissement (par la mairie de Villeneuve-du-Corbeau) et d’une « réelle traversée du désert » (celui où se trouve la ville) ! A la fin du tome, c’est véritablement à un « Exode » que l’on assiste. Handler s’est toujours défendu d’avoir fait une série juive pour enfants au sens où les Chroniques de Narnia pourraient l’être pour la chrétienté, mais force est de constater que de nombreux thèmes judaïques se glissent sans crier gare dans la saga. Pour enfoncer le clou, la décision que laisse leur ennemi aux enfants durant ce court intermède derrière les barreaux – choisir lequel d’entre eux survivra – est une référence assez directe au Choix de Sophie.

C’est un tome de non-retour – tant de choses se jouent dans les quelques instants où les Baudelaire prennent un certain nombre de décisions fatales dont ils ne mesurent pas forcément les conséquences. Je vois quelques chose de très approprié dans la façon dont ils s’extirpent de leur incarcération : au lieu de briser les briques, les Orphelins ont l’idée de faire fondre lentement, laborieusement, mais judicieusement le mortier qui les tient ensemble. De la même manière, les Désastreuses Aventures s’achèvent d’une manière subtile mais efficace : les Orphelins triomphent d’Olaf à l’usure. La conclusion de ce conflit ne pouvait pas être un affrontement direct : il leur fallait survivre, résister, affaiblir l’ennemi jusqu’à ce qu’il commette l’erreur de trop, une erreur qui ne les mettrait pas en danger. Il y a beaucoup à dire sur la méthode employée par les orphelins pour s’échapper – l’eau, inoffensive à première vue, est sur la durée une force impressionnante, capable d’éroder n’importe quelle montagne. De même, Olaf, surpuissant durant toute la série, néglige ses alliés et méprise la culture alors que ce sont la capacité des orphelins à se faire des amis et à prendre connaissance du monde qui leur permettent de survivre. Kit Snicket, dans le Tome XII, ne dit-elle pas (en reprenant Martin Luther King) que « le Bien temporairement vaincu est plus fort que le Mal triomphant ? »

En un sens ce n’est donc pas étonnant d’avoir affaire ici à l’un des tomes les plus religieux – durant cette évasion, les orphelins vont rencontrer pas moins de trois « dieux sortis de la machine » qui vont à chaque fois les rapprocher un peu plus du désert où commence leur grande traversée. L’indépendance d’esprit, la maturité et la détermination conduisent à la liberté – le problème étant que la liberté a toujours un prix. Les orphelins Baudelaire auront au moins la consolation de savoir que rester en prison était encore pire – mais on peut légitimement se demander si leur prison était si différente de leurs expériences dans les tomes précédents. Nombre de leurs tuteurs se sont conduits comme de véritables geôliers, et tous ont mis une certaine énergie à empirer leur situation. Violette, Klaus et Sunny comprennent enfin leur véritable potentiel : ils sont les seuls à même de gérer avec sagesse et efficacité leurs propres problèmes, en particulier leur inimitié avec Olaf. Ce qu’ils ne pouvaient pas prendre en compte dans ce plan audacieux, c’étaient les conséquences de la perte de l’innocence… Mais la conclusion de la série reste claire : si c’était à refaire, les orphelins Baudelaire le referaient. Là réside vraiment l’acceptation du malheur – s’il faut être malheureux, mieux vaut encore que cela soit de sa propre main.

[L'image de cet article est la propriété intellectuelle de Thibaut Loïez - allez voir ses différents sites pour profiter des magnifiques fan-arts qu'il a effectués du monde de Lemony Snicket !]