beatrice lemony snicketCe n’est pas une nouveauté que Klaus, dans sa hâte de secourir sa sœur, rate pas mal d’autres anagrammes dans la liste des patients. Sont aussi cachés les noms suivants : Alison Donalty (responsable de la maquette des éditions américaines chez Harpercollins), Rupert Murdoch (patron d’Harpercollins), Lisa Brown (femme de Daniel Handler), Lemony Snicket, Brett Helquist et Daniel Handler. A cela s’ajoutent deux autres anagrammes : « Red Herring » (leurre, à la fois le poisson et le piège, comme dans le Tome VI) et « Béatrice Baudelaire. » J’ai repensé à cela lors de mes relectures de l’Autobiographie, où l’on a l’occasion de constater que ce n’est pas juste Lemony Snicket qui enquête sur les Orphelins Baudelaire, mais Daniel Handler, Brett Helquist et Meredith Heuer (photographe de la série) également, comme s’ils étaient des personnages fictifs appartenant à cet univers. A partir de là on est légitimement en droit de se demander si ces noms présents dans la liste d’anagrammes sont vraiment des clins d’yeux ; et si ces personnes étaient vraiment censées être présentes dans l’hôpital, sous des faux noms en anagrammes. Ca n’a rien d’incohérent ; il y a des tas de raisons pour lesquelles Lemony et ses alliés pourraient présents dans l’Hôpital Heimlich à ce stade de l’intrigue – après tout, c’est dans cet hôpital qu’est entreposé le dossier Snicket, et l’Autobiographie confirme que Babs avait des liens avec VDC. Le simple fait que le dossier Snicket ait déjà été retiré à l’arrivée des orphelins prouve bien que l’endroit fait l’objet d’une surveillance étroite de la part de VDC et que celle-ci ne vient pas d’Olaf ou de ses alliés… Lemony rodait-il à quelques mètres des orphelins, sans que ni l’un ni les autres n’en aient conscience ? Pourquoi pas ? Le Tome XII sous-entend lourdement qu’il serait l’homme à la cigarette, ce ne serait donc pas la première fois que ce genre de choses arrive…

Mais alors, si tout ce qui est inscrit sur la liste des patients est vrai, que viendrait faire ici Béatrice Baudelaire, leur mère, paradant sous un faux nom ? Eh bien, si j’ose m’avancer… Est-on vraiment certain de sa mort ? Rassurez-vous, je ne suis pas un théoricien du complot – Lemony insiste assez lourdement sur le fait qu’elle soit morte, donc elle morte, et tragiquement, soit. La question demeure de savoir « où » et « quand. » En effet, contrairement à ce que l’on pourrait croire, on n’a aucune confirmation directe dans la série du fait que Béatrice est morte dans l’incendie de la demeure Baudelaire. Le triptyque intitulé « le Destin de Béatrice » inclut un feu, mais également une machine à écrire et un portrait de belle femme – des éléments assez vagues, en somme, qui n’ont pas prétention particulière à être présentés de manière chronologique ou illustrative. Un feu a joué un rôle dans sa fin tragique, mais ça ne veut pas forcément dire qu’elle est morte dans un incendie – selon ce genre de logique, on pourrait tout aussi bien dire qu’elle est morte assommée par une machine à écrire ou éborgnée par un portrait de belle femme. Acceptons deux minutes de suspendre notre incrédulité, voulez-vous ?

Rappelons-nous d’abord qu’il y a toujours eu de gros doutes sur la possibilité que quelqu’un ait survécu à l’incendie de la demeure Baudelaire. Cette éventualité est renforcée dans l’Autobiograpie qui révèle que Gustav Sebald comptait organiser une rencontre entre Monty, les enfants, et un survivant de l’incendie, caché dans un bonhomme de neige. L’identité de ce survivant – auquel, bizarrement on s’intéresse de moins en moins à mesure qu’avance la série – se partage entre quatre suspects : Jacques, Lemony, Bertrand et Béatrice. Jacques Snicket est un assez mauvais candidat : dans la première partie de la série, il semble très occupé à d’autres choses, notamment dans le radar de Quigley. Chronologiquement, ça colle mal. Qui plus est il comptait révéler quelque chose aux Baudelaire sur leurs parents dans le Tome VII – probablement qu’ils étaient peut-être en vie, à juger des tomes suivants. Jacques avait accès au dossier Snicket et c’est d’ailleurs sûrement lui qui est l’auteur de la page XIII – donc il n’est pas le survivant en lui-même. Lemony pourrait être un candidat plus intéressant – mais le fait est que c’est lui qui s’enquiert auprès de Sally Sebald de l’identité de la personne cachée dans le bonhomme de neige. Si Lemony était ce bonhomme de neige, pourquoi Lemony demanderait-il à Sally des informations qu’il connaît déjà ? Bertrand, quant à lui, est confirmé mort dans le Tome X. Ce qui nous laisse… Béatrice.

On sait que la seule raison pour laquelle Esmé a voulu épouser Jérôme est d’obtenir le contrôle du 667 Boulevard Noir, plus particulièrement du passage secret qui le lie à la demeure Baudelaire. Ce mariage a eu lieu après l’incendie – pourquoi Esmé tient-elle à s’en emparer sinon parce qu’elle craint l’existence d’un survivant et doit s’assurer que personne n’a utilisé le passage ces derniers temps pour échapper à l’incendie ? Béatrice est la personne qu’Esmé haït la plus au monde – je pense que la seule idée qu’elle puisse être en vie a pu motiver cette stratégie drastique.

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Si Béatrice est effectivement parvenue à s’échapper de l’incendie via le passage secret, qu’en est-il advenu par la suite ? Visiblement, certains de ses alliés ont du la mettre en contact avec Gustav Sebald et organiser un plan (raté) pour la réunir avec ses enfants sur le Prospero. Il est possible que plusieurs autres tentatives de contacts aient été organisées, mais que la proximité d’Olaf, la nécessité de garder le secret quant à la survie de Béatrice et l’impossibilité pour les Baudelaire de comprendre les codes VDC à l’époque aient rendu la chose difficile. A partir du Tome VII les orphelins deviennent très difficiles à traquer, ce qui explique l’absence de contact.

Que faisait donc Béatrice à l’Hôpital Heimlich ? Peut-être y était-elle impliquée dans une mission VDC avec Lemony concernant le dossier, mais une hypothèse plus simple voudrait qu’elle y ait été tout bêtement hospitalisée pour ses brûlures. A partir de là on peut imaginer que la véritable mort de Béatrice est entourée de mystère – quelque chose que Lemony lui-même préfère ne pas révéler au lecteur, par honte ou par intimité. A moins que Béatrice n’ait péri dans l’incendie de l’Hôpital Heimlich… Que ses enfants ont eux-mêmes contribué à provoquer. Une hypothèse tellement horrible que, connaissant Handler, elle a quelque chose de crédible. Par ailleurs le Tome VIII implique que Béatrice est morte « un terrible après-midi » - pour information, l’incendie de la demeure Baudelaire s’est déroulé un matin, l’incendie de l’Hôpital Heimlich, un après-midi.

Le fait que la série laisse délibérément vague non seulement ses mystères mais aussi un certain nombre de points qui devraient pourtant être assez certains ; c’est la seule chose qui fait que ce genre de théories capillo6tractées tient la route. Ca ne les empêche pas d’être très amusantes à élaborer – et quand on voit ce que Handler essaye délibérément de suggérer concernant d’autres aspects de l’intrigue, notamment sur JS et l’homme à la cigarette, cette élucubration n’est pas si ridicule. En somme Snicket ne laisse jamais la vérité gâcher une bonne histoire – y compris l’histoire reconstituée par le lecteur. Oui, je suis en train d’affirmer que Daniel Handler VEUT que j’écrive ce genre de théorie conspirationniste sur Béatrice ! Et lui imputer ce genre de dessein sadique, vous en conviendrez, c’est réellement crédible, en revanche.