SecondQuestionARCBonuses[1]

Ce que je vais dire là risque de paraître sacrilège à certains, mais certaines enclumes méritent d’être lâchées. La triste vérité est là : les Désastreuses Aventures, pour Handler, n’étaient qu’un entraînement. Un laboratoire expérimental, pour être plus juste, mais un coup d’essai tout de même. L’écriture témoignait d’une grande maîtrise dans ce premier tome, mais ici, on est définitivement passé au raffinement.

L’intrigue qui nous est présentée ici est encore plus complexe que celle du tome qui la précède, plus tarabiscotée, même, que celle du Pénultième péril, et pourtant à aucun moment le récit ne souffre de la moindre longueur. La moindre pause de réflexion s’accompagne de révélations capitales, et les haletantes scènes d’action ne sauraient être lues à la va-vite sous peine, comme les personnages qui y participent, d’y manquer de troublants indices. Le récit s’envole en un tourbillon de trahisons, de rebondissements et de coups de théâtre, sans jamais retomber.

Les amateurs de conspirations policières trouveront leur bonheur ici, quoique la clé de l’énigme est finalement élucidée très tôt par Lemony, dont l’instinct se révèle assez bon conseiller. Le sel de l’intrigue est plutôt de déterminer toute la concaténation des pièces de ce puzzle, ses complications imprévues, et surtout le facteur indéterminable de l’affaire : les réactions de l’enquêteur lui-même. Le roman s’organise visiblement en deux temps, à l’image des deux témoignages contradictoires que Lemony doit départager, et des deux micmacs qui l’accompagnent. Nous en réglons une dès la moitié du livre atteint, et l’histoire aurait pu s’arrêter là tant la qualité est au rendez-vous ; c’est précisément ce qui donne son délectable caractère à la seconde partie, où Snicket réserve ses dernières surprises. C’est presque deux livres en un dont il nous a fait cadeau !

Alors même qu’une « formule » est censée s’installer ici, un schéma répété dans chaque tome, celui-ci n’est guère garanti ; au contraire, c’est l’imprévisibilité qui mène et le lecteur ne peut jamais être totalement sûr de l’endroit où Handler désire le conduire. A l’instar des Désastreuses Aventures, l’auteur peut briser sans merci ses propres codes, à ceci près qu’il le fait ici avec une bien plus grande rapidité. L’on est jamais en terrain connu dans All the Wrong Questions, et pour un roman noir, c’est heureux : le lecteur baigne tout du long dans l’incertitude et la méfiance, la paranoïa, disons-le tout haut, et c’est une des nombreuses raisons qui nous rapprochent de ce que vivent ces personnages hagards, toujours aux aguets.

A l’image de son univers en extension, la galerie de ces huberlulus ne cesse d’ailleurs de s’étoffer sans pour autant délaisser ses premiers larrons. C’est là un avantage considérable de cette nouvelle série sur son aîné : l’unité de lieu permet de faire revenir presque tous les personnages secondaires rencontrés de tome en tome, et ainsi de leur faire gagner en épaisseur, de faire évoluer en psychologie. Les Désastreuses Aventures étaient un éternel rendez-vous manqué de figures mémorables dont on prophétisait le retour prochain, toujours annulé à la dernière minute, ou bien injustement écourté. Oui, triplés Beauxdraps, c’est vous que je regarde, et ne croyez pas que je ne vous ai pas vus dans le fond, capitaine… Rien de tout cela ici, ce qui nous encourage d’autant plus à nous attacher aux formidables êtres humains que Handler nous invite à mieux connaître.

Tout le monde aura son chouchou dans l’une ou l’autre catégorie, la société se divisant toujours, dans la pure tradition snicketienne, en adultes peu fiables et enfants pleins de ressources. Ce qui est émouvant ici, et là encore c’est quelque chose dont on avait été frustré dans les Désastreuses Aventures, c’est la célébration de l’amitié et de la coopération. Lemony devient un chef charismatique et controversé, autour duquel gravitent nombre d’amis fidèles mais soupçonneux avec qui il ne peut jamais totalement être sur un pied d’égalité… Mais en attendant, ces gens-là travaillent ensemble, et ils travaillent bien.

La révolte de la jeunesse contre la rigidité des adultes est d’ailleurs, à mon sens, la clé du véritable rapport qu’entretient l’ancienne série avec la nouvelle. Nous en apprenons plus sur les vertes années de nombreux adultes des Désastreuses Aventures, et ces informations, si elles ne semblent pas immédiatement reliées à l’archéométrie de leurs vieux mystères, se révèlent, avec un peu de recul, déterminantes pour leur compréhension. Snicket a toujours fait preuve d’empathie pour les orphelins Baudelaire ; il a souvent comparé leurs malheurs au siens. Ce que cette nouvelle série nous apprend, c’est que cette identification n’est somme toute que superficielle : alors que les orphelins Baudelaire étaient avant tout des victimes, plongés à tous moments dans l’impuissance et l’ignorance, Lemony est ici un acteur à part entière de sa propre histoire, un agent libre d’une grande influence que ses ennemis ne parviennent que rarement à contourner, et, plus que tout, il cache autant de secrets que les personnes qu’il combat. Leurs enfances respectives ne sauraient donc être plus différentes ! Lemony échoue, très souvent ; mais, contrairement aux orphelins, c’est lui qui choisit ses combats.

En contrepartie de cette faiblesse, les orphelins pouvaient compter sur le soutien indéfectible de leur propre cellule familiale ; Lemony, à l’opposé, paye sa puissance d’une nécessaire et aliénante solitude. Le lecteur finira par ressentir, en effet, un certain malaise face aux méthodes de ce juvénile enquêteur, investi de responsabilités qui le dépassent et qu’il ne semble pas maîtriser parfaitement, jouant avec les gens qui l’entourent comme avec des pions. Si les Désastreuses Aventures tournaient autour de la tentation de la perversion, de la difficile possibilité de garder une certaine vertu (à défaut d’une certaine innocence), il est clair que Lemony a depuis très longtemps franchi la ligne, quelque part du côté obscur. On s’en trouve surpris. Ce tome, en effet, descend plusieurs marches plus bas dans l’horreur, dans la violence, même ; à l’image d’une flamme qui éclaire les pénombres tout en embrasant tout ce qu’elle touche, VDC abîme tous ceux qui y sont liés.

Si All the wrong questions est réellement une prélogie, c’est donc bien au sens qu’elle apporte quelques éléments de réponse sur cette question. Si c’est cela, l’enfance d’un jeune VDC, comment ne pas comprendre, ne pas approuver, même, que les parents Baudelaire aient élevé leurs enfants dans une ignorance totale de l’organisation ? Adultes et enfants, expériences et connaissances : deux facettes du même problème pour deux séries différentes qui se répondent en porte-à-faux. Je recommanderais All the wrong questions à tous les auteurs désireux d’écrire une prélogie, pour la bonne raison qu’elle concilie admirablement deux conditions contraires : elle tient debout sans besoin nul besoin de se référencer au même originel, et pourtant elle sert véritablement à dire quelque chose sur l’œuvre qui la précède, quelque chose qu’elle ne pouvait pas énoncer d’elle-même.

Handler s’élève aux sommets tandis que ses personnages s’enfoncent. Les profondeurs de Salencres-sur-mer s’obscurcissent ; la pression monte.