whocouldthatbe"Ca me semblait une mauvaise idée, la mauvaise chose à faire, que de sonner à la mauvaise porte, au mauvais endroit. Et pourtant, nous le fîmes quand même. Souvent, dans la vie, l'on sait que quelque chose est mauvais et on le fait quand même, et je doute de ne jamais savoir pourquoi."

Dissipons d’emblée tout suspense inutile : le nouveau cru Snicket est un cru d’exception, achez-le, point à la ligne. Oh, ça ne choquera absolument personne, certes, mais attention, Daniel Handler vous réserve comme toujours pas mal de surprises.

Et quelle surprise ! Tout d’abord concernant le style d’écriture : là où les Désastreuses Aventures parodiaient les romans gothiques du XIXème siècle et Dickens, avec une bonne louche de Nabokov pour dynamiter le tout, cette nouvelle série est une parodie de roman noir, teintée d’une atmosphère existentialiste et d’un sentiment d’oppression palpable. Lemony, à treize ans, s’exprime dans un langage qu’on attribuerait plus à un détective amer à chapeau mou et imperméable. Une bonne partie de l’humour mordant du roman consiste à transposer tous les clichés de ce type de roman policier, très adulte, dans la vie d’un enfant : Lemony va noyer ses soucis dans les livres et les cafés comme un privé dépressif le ferait dans les putes et l’alcool. De la même façon le personnage d’Ellington endosse l’inévitable rôle de la « Femme Fatale » qui se dresse sur le chemin du détective en jouant sur ses émotions, malgré son très jeune âge. Incontestablement réussie, cette parodie risque néanmoins de passer par-dessus la tête des plus jeunes, alors que c’était mieux explicité dans les Désastreuses Aventures.

Fort heureusement, ce style très nouveau ne limite absolument pas le plaisir de la lecture. Il y a d’ailleurs quelque chose de très rafraichissant à ne plus voir Lemony interrompre l’action sur trois pages dans des intermèdes culturels qui n’ont rien à voir, et le nombre de « mot signifiant ici que » a été divisé par dix. Ce retour à la sobriété était nécessaire car Lemony est cette fois-ci le protagoniste et qu’une certaine structure était nécessaire pour ne pas que le récit se désagrège dans tous les sens. Même dans les références littéraires, on retourne sur le plancher des vaches : cette fois-ci, Lemony va carrément à la bibliothèque lire des livres sans nous en donner le titre, nous sommes censés en deviner le titre nous-mêmes grâce à quelques indices ! Méfiance, néanmoins, il y a d’autres d’allusions beaucoup plus obscures cachées quand même un peu partout. On ne se refait pas !

Dérouté dans les premières lignes, on se fait finalement très vite à ce style très confortable qui n’enlève ni drôlerie ni profondeur à ce à quoi nous avaient habitués les Désastreuses Aventures. Ce Lemony montre déjà, à treize ans, un tempérament très existentiel, et son monologue intérieur réussit à réellement émouvoir dans certaines scènes. Pour autant il est évident que le Lemony adulte a infiniment plus souffert que lui, et son style a du s’en ressentir. Sachant que cette prélogie est dans la tradition du « roman de formation, » il sera intéressant de constater si le caractère de Lemony évolue et si le style littéraire se met progressivement à ressembler à celui de l’ancienne série. D’un point de vue plus immédiat, Lemony est un protagoniste formidable : malin, très drôle, sarcastique à souhait, tragique… Et même carrément mesquin par moments, il y a plusieurs passages où certaines de ses actions méritaient une bonne paire de baffes ; mais que voulez-vous, il a treize ans après tout, c’est de son âge.

Le changement de style, d’intrigue, de personnage et de ton justifie largement la nécessité d’employer un nouvel illustrateur. Même si les dessins de Seth n’ont pas l’inventivité et le grotesque de ceux d’Helquist, force est de constater qu’ils collent parfaitement à l’univers de cette prélogie. Qui plus est, le nombre moyen d’illustrations par tome a nettement augmenté ! Elles sont plus grandes, aussi, et il est satisfaisant de constater que Seth, lui, répugne bien moins à dessiner les visages des personnages principaux (à part Lemony, qui est lui évidemment toujours masqué).

Snicket_4-480x391Les amateurs de la première heure seront comblés par ce tome, probablement plus qu’ils ne l’auraient cru ; plusieurs phrases capitales de Snicket, glanées ici et là, feront dresser les cheveux sur la tête de tous ceux qui ont lu les Désastreuses Aventures. L’on parle bien de nouvelles informations ici, pas simplement de simples clins d’œil et allusions à l’ancienne série (quoiqu’ils soient très nombreux eux aussi). Il ne faut pas vous attendre à ce que soit révélé le contenu du sucrier ou quelque chose de similaire, mais… Mais il est clair que ce n’est que le premier tome, celui qui se contente de préparer le terrain. Tout laisse à croire que les trois suivants vont développer quelque chose d’explosif, et que ce quelque chose révèlera des informations réellement capitales concernant certains points des Désastreuses Aventures. On ne peut qu’admirer Handler qui réussit à créer une attente, non, carrément un arc narratif sur quatre tomes à partir de ces références à l’ancienne série, alors qu’il aurait pu ne se contenter que de quelques allusions croustillantes mais relativement inutiles et artificielles.

L’une des forces de cette nouvelle série est en effet que, contrairement aux Désastreuses Aventures (là encore, Handler réussit à accentuer les différences), nous allons semble-t-il rester au même endroit quatre tomes durant. Ce n’est pas un problème tant ce nouveau lieu est fascinant et glauque à souhait. Il y a beaucoup de petits détails et d’endroits de cette localité inédite qui sont mentionnés sans être pour autant exploités ; nul doute qu’ils le seront dans un prochain tome. Là où l’intrigue des Désastreuses Aventures était en grande partie improvisée sur un canevas donné, Handler donne ici l’impression beaucoup plus manifeste d’avoir planifié l’intrigue des trois prochains tomes au cordeau. Il s’agit d’une seule histoire en plusieurs parties, dans une proportion incomparable à l’ancienne série. Cela ne rendra, j’en suis convaincu, que plus insupportable l’attente du second tome ! En bien des points, Handler reprend de son ancienne série ce qui avait réellement fasciné sans être au final exploité à cent pour cent. C’est en quelque sorte ce que beaucoup de lecteurs des Désastreuses Aventures auraient voulu qu’elles soient, vers la fin, mais aussi ce qui a transformé une simple saga en un véritable phénomène passionnel, ce qui l’a élevée du simple ovni littéraire au rang de chef-d’œuvre addictif. Qu’on ne dise pas que Handler n’écoute pas ses plus fervents lecteurs, car il vient réellement de leur offrir le livre qu’ils avaient toujours désiré !

Le tome est remarquablement mené – sa longueur équivaut à peu près à Cauchemar à la Scierie, mais son intrigue est au moins aussi complexe que Le Pénultième Péril qui est bien plus épais. Difficile d’en dire plus sans gâcher les surprises de taille dont recèle le scénario, mais il suffit de dire que nous avons là du très grand Snicket. Il n’y a donc aucun réel temps mort et chaque chapitre nous laisse face à un rebondissement de taille, tout en laissant aux personnages le temps de respirer.

Le premier tome de cette prélogie tire d’ailleurs sa force d’une galerie de personnages secondaires aussi attachants qu’originaux, parmi lesquels le lecteur trouvera forcément un petit préféré : la touchante Moxie, l’inénarrable Théodora, la fascinante Ellington, l’insupportable Stewart, les horripilants Harvey et Mimi, le charismatique Dashiel, le terrifiant Hangfire, etc… Certains, néanmoins, frustreront le lecteur car le livre se termine sans qu’on ait appris tout ce qu’on voulait d’eux. En effet cette nouvelle série, contrairement à l’ancienne, compte un très large nombre de personnages récurrents et un faible nombre de personnages propres à un seul tome. L’écrasante majorité de tout ce nouveau monde est donc destinée à revenir dès le second tome, où nous aurons sûrement l’occasion de les voir évoluer et se confier un petit peu plus. Ce n’est pas pour nous déplaire, car ça nous évitera de s’attendre avec l’énergie du désespoir à ce qu’ils reviennent dès que sort un nouveau tome – comme c’était le cas pour Duncan et Isadora, entre autres.

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Etonnamment, la volonté de ne pas emprunter trop à l’ancienne série ne rend pas le livre plus accessible – au contraire ! Le fait est que le lecteur, tout particulièrement s’il est très jeune, va se retrouver passablement largué dans l’intrigue dès les premières lignes. On nage en plein dans une ambiance VDC de suspicion et de conspiration très comparable à ce qu’on avait pu voir dans le Tome XII des Désastreuses Aventures par exemple, mais à aucun moment on ne donne des indices, mêmes sommaires, sur ce qui justifie cette ambiance. Pourquoi les parents de Lemony sont-ils aux abonnés absents ? Pourquoi soupçonne-t-il tout le monde ? Pourquoi semble-t-il savoir ce qui l’attend avec Théodora ? Quel est son but ? Il est parfaitement évident que le narrateur connaît les raisons de ses propres actions sans pour autant les communiquer au lectorat (vers la fin du combat, quelques clés sont quand même données pour comprendre le comportement de Lemony, sans pour autant appeler un chat un chat, ou plutôt appeler VDC VDC). Il y a beaucoup de charme à cette ambiance mystérieuse et déstabilisante, mais elle risque d’en rebuter plus d’un. En même temps, il y a une logique derrière tout ça : Handler ne veut pas détailler explicitement les arcanes de la société VDC car cela gâcherait la surprise des révélations des Désastreuses Aventures, si jamais le lecteur se décidait à les découvrir par la suite. Aussi, même si nous avons à faire à une prélogie, je conseillerais sans hésitation de lire les Désastreuses Aventures bien avant, car elles sont plus accessibles. Mais là encore, les Désastreuses Aventures, bien que leur début est assez agréable, mettent très longtemps à dévoiler leur véritable potentiel, tandis que cette nouvelle série passionne dès les premières lignes. La solution idéale n’existe pas !

Le dernier chapitre répond avec une intelligence sidérante à ce dilemme. On y voit Lemony placé face à un choix capital : choisir entre l’univers des Désastreuses Aventures et celui de la nouvelle série. C’est bien entendu le second qu’il choisira, et il est impossible de ne pas penser que Handler s’adresse ainsi au lecteur en le confrontant à l’attachement affectif qu’il a développé pour les deux œuvres. Moxie, Théodora, Prosper et tous les autres ne méritent-ils pas autant d’affection et d’importance que n’en ont suscitées Violette, Klaus et Prunille-Sunny ? De quel droit les trouverions-nous moins intéressants ? Par un développement cathartique, le lecteur retrouve ainsi le monde des Désastreuses Aventures pour mieux lui dire adieu, ayant enfin trouvé la seule série de livres capable d’en prendre la relève. Evitant systématiquement les pièges de la « suite » trop facile, cette nouvelle série accomplit l’exploit de satisfaire tous les admirateurs des Désastreuses Aventures sans pour autant jamais nécessiter leur lecture. Le nouvel univers que nous présente Snicket, avec son intrigue prenante, ses personnages uniques et son ambiance révolutionnaire, tient la dragée haute aux meilleurs tomes de l’ancienne série, peut-être même les surpasse-t-il car le style de Daniel Handler s’est affiné, il a pris en assurance aussi. Est-ce une simple série dérivée réussie ? Non, c’est une œuvre plus intéressante isolément à tous points de vue. Je devrais être choqué – mais je savais de quoi Handler était capable, et je ne le suis point.