MetatextualiteEn cette fin d’année scolaire où les grandes décisions pullulent comme des mouches, j’estime important que l’univers de Daniel Handler fasse de même. Car enfin l’année 2012 verra la (très attendue) sortie d’une suite d’une prélogie  d’un hors-série d’un accompagnement aux Désastreuses Aventures et que cet évènement va radicalement changer la façon dont s’organise la communauté de ses aficionados… Il faut d’ores et déjà que les préparations soient engagées. Et, avant de faire quoi que ce soit, il faut déjà s’assurer que le terrain idéologique est en béton armé ; c’est pourquoi j’ai dans l’idée de vous parler aujourd’hui d’un sujet qui m’est cher… J’ai nommé la méta-textualité holistique ! Oui, je peux sentir, comme soudain, à entendre ce terme, l’excitation et la volupté montent en vous.

Par méta-textualité, j’entends que le monde crée par Handler ne s’arrête pas aux seuls ouvrages où ils sont décrits ; il fait partie d’un univers abstrait que l’esprit conçoit en faisant la somme intellectuelle de tout ce qui a pu être dit de lui à droite et à gauche. De ce fait, le schéma de l’œuvre de Handler est essentiellement holistique (le tout est supérieur à la somme de ses parties) : le simple fait de recouper certaines informations offre une expérience de plaisir supplémentaire à la somme des lectures individualisées. En l’occurrence, la tridécalogie des « Désastreuses Aventures » doit être complétée par « l’Autobiographie Non-Autorisée » et le recueil des « Lettres à Béatrice. » A cela s’ajoutent diverses sources à canonicité vague mais aussi quelques détails donnés, sur des sites Internet ou dans des entretiens, par Handler lui-même.

La méta-textualité est donc ici importante car chacune de ces contributions apporte sa pierre à l’édifice. Contrairement à ce que l’on peut croire au premier abord, cet aspect composite ne se retrouve pas seulement chez Lemony Snicket ; elle est discrètement présente dans les œuvres destinées à un public plus adulte. Ainsi, dans « L’Amour Adverbe, » il est fait mention d’un adolescent nommé Garth, ami du narrateur, et du lamentable échec de sa relation avec Kate, une jeune fille vivant à San Francisco. Les initiés auront très vite compris que nous avons en fait à faire ici à Kate Gordon, l’un des personnages principaux du « Cercle des Huit. » Dans cet autre ouvrage, Kate se permet de donner des conseils à tort et à travers sur les relations sentimentales, se basant sur sa pitoyable relation de quinze jours avec un certain Garth. C’est un défaut qui revient souvent et exaspère particulièrement la narratrice ; pour autant, on n’a jamais aucun détail de ces racontars insipides. « L’Amour Adverbe » lève donc le voile sur un mystère introduit dans un autre livre en nous expliquant exactement ce qui s’est passé entre Kate et Gordon…

En ce cas on peut raisonnablement dire que l’univers « adulte » de Daniel Handler est construit sur le même principe que les Désastreuses Aventures : il y a méta-textualité. Les choses se compliquent néanmoins un peu avec « Watch Your Mouth » car, si on y rencontre un nombre significatif de prénoms également utilisés dans « L’Amour Adverbe » (Joe, Steven, Allison) » ce ne sont manifestement pas les mêmes personnages. Je ne sais si « Watch Your Mouth » doit énormément compter dans notre analyse car l’œuvre « adulte » de Handler est pour le moment assez restreinte (seulement trois romans) ; par ailleurs « Watch Your Mouth » est un tel ovni littéraire (même en comparaison avec les deux autres romans pas piqués des vers non plus sur cet aspect) qu’on l’imagine assez mal s’intégrer dans un univers cohérent à d’autres ouvrages un peu plus classiques.

A priori, l’idée d’un macro-univers commun à toute l’œuvre adulte de Handler n’apparaît donc pas comme une immense priorité parmi les objectifs attitrés de l’auteur. La première hypothèse à dresser relèverait donc d’une politique du « clin d’œil » : nous ne relevons ici que de simple allusions, mises là par Handler pour plaire à ses fans les plus obsessionnels (auquel cas : « c’est gentil, c’est exactement ce qu’il nous fallait ! »). Ceci expliquerait au moins la reprise des prénoms pour les mêmes personnages.

J’avancerais néanmoins que cette proposition, élégante, est insuffisamment tarabiscotée pour sortir de la cervelle de Handler. L’onomastique est plus qu’un jeu littéraire dans l’œuvre de Handler, c’est carrément une posture métaphysique. En témoigne « L’Amour Adverbe, » recueil de nouvelles apparemment indépendantes dans leurs intrigues mais où gravitent les mêmes personnages d’une histoire à l’autre (Andrea, Helena, Keith, etc). …Ou, du moins, c’est ce qu’on croit naïvement. A bien y regarder, certaines de leur actions sont incohérentes prises dans leur ensemble (leur personnalité est changeante), ou bien il y a de gros problèmes avec la chronologie. Pour autant la méta-textualité est indéniable, ne serait-ce que pour le personnage d’Andrea qui est sans la moindre contestation le même sur trois nouvelles différentes (elle est la narratrice, ça aide beaucoup). Dans la nouvelle « Vraiment » qui est en fait un essai où Daniel Handler s’exprime directement au lecteur, cette difficulté est sans fars avouée : l’auteur a délibérément voulu créer cette confusion et cette incertitude quant à la consistance des personnages. Parfois ce sont les mêmes personnes, et parfois ce sont des personnes différentes mais homonymes. Il n’en demeure pas moins que « L’Amour Adverbe » n’est pas un bête recueil de nouvelles mais une œuvre à part entière faite de la somme émotionnelle de ses différents récits : chacune est comme la facette d’un même diama     nt trop gros pour être exposé via une seule perspective. Aussi, à part « Vraiment, » on n’a jamais à lire une histoire totalement détachée des autres : il y a toujours un croisement fort qui saute aux yeux immédiatement même s’il pose des problèmes d’un point de vue logique. Handler veut donc bien donner l’impression que ces courts écrits prennent forme dans un même magma créatif, un même lieu de l’écriture, même s’il ne fait pas forcément sens.

En me basant sur ces étranges considérations, je serais enclin à affirmer que « Watch Your Mouth » bâtit son jeu onomastique sur le même principe. Ses personnages sont les reflets spirituels des mêmes personnages, leurs versions alternatives en quelque sorte, plutôt que des étrangers. Tous les Joe sont les incarnations diverses de « l’essence » d’un même Joe, du concept de Joe. C’est supposer là une intentionnalité extrêmement forte dans la thématique collective de l’œuvre d’Handler. De mon point de vue, ce n’est pas si difficile à croire que cela. Rappelons que son premier roman fut refusé tant de fois par les éditeurs que Handler avait déjà fini d’écrire le second avant qu’il ne soit accepté et publié par Harper ! Il avait les clés à sa disposition pour introduire sans peine des passerelles entre les différents ouvrages rangés dans ses tiroirs ; la même chose vaut pour son antienne, un roman sur les pirates à paraître dans un futur indéfini, qu’il traîne depuis les années 90 et qui a donc aussi été conçu durant la même période de création… En définitive, pour Handler, qui écrivait aussi les Désastreuses Aventures pendant ce temps, la méta-textualité, c’est aussi naturel que de respirer ! La « seconde » période créative intervient quelques années plus tard avec la rédaction de « L’Amour Adverbe, » mais comme ce livre y va encore plus fort dans les croisements méta-textuels, j’en déduis que Handler voulait conserver cette communauté émotionnelle et thématique qui existait déjà entre ses livres… Il faudra voir si on peut observer une vraie rupture dans de futures publications !

Pendant que nous y sommes, la frontière existant entre les œuvres « adultes » et « enfantines » est dans ce cas précis sérieusement poreuse. L’allusion la plus directe est à trouver dans le huitième tome des « Désastreuses Aventures » où il est fait mention d’un proviseur punissant ses élèves pour avoir accroché des stalactites de papier toilette humide au plafond. C’est une bêtise faite par la narratrice du « Cercle des Huit » et un des leitmotifs du roman. La méthode narrative de Flannery, en réponde, effluve à plein nez les procédés narratifs qui seront plus tard chers à Lemony Snicket : confusion temporelle, mots compliqués à définir, visée « éducative » du récit, apartés nombreux, ellipses narratives, allusions aux futurs (et désastreux) dénouements annoncés dès le départ comme inévitables…

Malgré la division de l’auteur entre deux personnages auteurs (Docteur Handler, Mister Snicket), sa présence se ressent uniformément dans les livres ; plus encore, on peut argumenter qu’elle est ce qui leur donne leur cohérence générale. Comme on l’a vu, on peut considérer qu’Handler est un des « personnages » de « L’Amour Adverbe » au même titre qu’Andrea ; il présente ses expériences comme des détails autobiographiques réels et le reste comme de la fiction, mais ces expériences ont un écho dans les autres intrigues supposées fictives. La frontière entre réalité et invention est donc assumée comme une autre forme de fiction, car l’imagination et la créativité se nourrissent forcément de l’expérience vécue de l’auteur. La seule chose qui différencie l’autobiographie de la fiction est le talent de l’auteur pour le mensonge. Examinons donc « l’Autobiographie non-Autorisée, » dont Handler signe l’introduction, assumant enfin totalement sa couverture de « représentant officiel » de Lemony… On pourrait considérer que c’est surtout un jeu, que la frontière ne sera jamais réellement franchie. Rien n’est moins sûr. Vers le milieu de l’ouvrage est en effet inclus une lettre d’un VDC à un autre ; elle contient les photos d’un petit garçon qu’ils projettent de recruter, notamment pour sa propension à se « protéger du feu. » Lorsqu’on examine l’index, l’on voit que la mention « Daniel Handler » pointe vers le numéro de cette page. Plus encore, une des photographies de l’enfant le montre posant devant le pont de San Francisco (ville natale de Handler). Daniel Handler est donc lié à l’intrigue VDC et au macrocosme de l’univers des Désastreuses Aventures, et pas seulement par son lien avec Lemony Snicket. Hors, s’il est aussi un personnage de « l’Amour Adverbe, » cela sous-entend que ces deux univers, adultes et enfantins, doivent être liés eux aussi de quelque manière…

A ce stade le lecteur me fera signifier que beaucoup d’œuvres manquent encore à l’analyse ; à priori cela ne pose pas de problème pour les autres livres de Lemony Snicket, car ils sont de toute façon unis entre eux par ce personnage-narrateur fictif. Handler aurait tout à fait pu les publier sous son propre nom, c’est un choix délibéré de les avoir « intégrés » à l’univers de la série originale. La différence de ton et de contenu n’est pas un problème en soi (les œuvres pour adultes, on l’a vu, ont-elles-mêmes tendance à changer de genre littéraire au beau milieu du bouquin). Non, la tâche dans cette analyse demeure vraiment « Why We Broke Up, » dans lequel je n’ai pas décelé le moindre petit indice suggérant une méta-textualité. C’aurait pourtant été facile, du fait de son grand nombre de personnages, du nombre de mises en abîme artistiques qu’on y trouve et de sa réflexion sur le rapport fiction/réalité en général. Je ne perds pas espoir, pourtant ; peut-être n’avons-nous pas encore repéré ces détails, ou peut-être aussi qu’un roman futur comportera des allusions à « Why We Broke Up » histoire de compenser. La méta-textualité, puisqu’elle implique plusieurs œuvres à la fois, est un phénomène qu’on ne peut pas élaborer en un seul livre ! J’espère donc que ce verbiage vous aura donné envie de découvrir (ou redécouvrir !) l’œuvre de Handler dans une perspective un peu plus globale… Ce qui est bien, avec lui, c’est qu’on trouve toujours un plaisir nouveau à la deuxième lecture !