L’actualité de ce mois d’Octobre s’annonce dense ! Pas seulement du fait de la sortie imminente d’une série attendue depuis plus de six ans, mais aussi parce qu’avant de s’occuper de cela, il va falloir rattraper pas mal de retard ! Attendue depuis un certain temps, voici donc nos (plus si) fraîches impressions sur la version française de Why We Broke Up, plus sobrement intitulé Inventaire après Rupture chez nous.

De cette traduction, nous n’avions eu guère de détails en la matière avant la parution du livre, et ce n’est donc qu’une fois rendu dans une librairie que nous avons trouvé réponse à une angoissante interrogation : Rose-Marie Vassalo, controversée traductrice des Désastreuses Aventures des Orphelins Baudelaire, reprenait-elle du service ? La réponse s’étalait en lettres de feu sur la page de garde ; Vassalo est décidément considérée par Nathan comme une véritable icône. C’est avec appréhension, mais aussi un goût prononcé pour le sang remontant dans les babines, que l’on s’attaque à sa dernière production. Néanmoins, les amateurs des Désastreuses Aventures qui ont vécu en direct son traitement des Désastreuses Aventures dans les années 2000 (c'est-à-dire ceux qui lisaient les tomes en anglais à leur sortie puis découvraient leur version française quelques mois plus tard) savent, déjà, qu’avec Vassalo, on n’est jamais au bout de ses surprises… Rangez donc toutes vos idées reçues au placard, elles ne vont pas vous servir à grand-chose ici ; et, franchement, on aurait du s’en douter.

Capture-d’écran-2012-07-11-à-08

Ce qui frappe d’emblée dans cette traduction c’est en effet qu’elle est structurée par des principes qui vont à l’encontre de tout ce à quoi Vassalo nous a habitués dans les Désastreuses Aventures. Tout ce qui était mauvais est plutôt bon, et ce qui était bon le devient franchement moins. Pour ainsi dire on est souvent porté à se demander s’il ne s’agit pas du travail d’une personne complètement différente. Cela se voit essentiellement dans deux aspects :

Le premier, et le plus important, concerne la grammaire du texte.  Désolé de jouer les Tante Agrippine Joséphine, mais l’attitude de Vassalo vis-à-vis de la syntaxe change du tout au tout. On se souvient encore à quel point chercher la traduction d’une phrase anglaise dans la version française des Désastreuses Aventures relevait du parcours du combattant, pour la bonne raison que Vassalo obéissait à une logique extrêmement « libérale » du terme « phrase. » Il était plus correct d’affirmer que sa méthode consistait à « s’imprégner » du sens d’un paragraphe, de se souvenir dans les grandes lignes de ce dont il parlait, et de le restituer en français… Mais avec ses propres phrases, ses phrases inédites. Ce modèle de traduction laisse une large part à l’expression personnelle et permet parfois de créer de très beaux textes ; une autre qualité intéressante est sa capacité à délivrer facilement un parler beaucoup plus naturel, très fluide et surtout extrêmement idiomatique. L’idée est ici de donner au lecteur français l’impression que le texte était écrit par un auteur francophone depuis le tout début. Combien de fois n’avons-nous pas lu, en effet, de ces livres traduits fadement au « mot à mot » à une vitesse industrielle, lourds et patauds, qui n’ont ni le temps ni le souci de restituer la musique et la beauté de la langue originale… Il y a malheureusement deux objections fondamentales à cette méthode : la première, morale, est qu’elle est moralement discutable, car idéalement c’est bien le style de Snicket/Handler que l’on veut lire, et non le style personnel de Vassalo. La seconde, pratique, est qu’elle est extrêmement dangereuse dès qu’il s’agit de traduire des auteurs de qualité supérieure : à moins qu’il soit lui-même un génie, le travail du traducteur aura toujours une infériorité criante par rapport à celui de l’original, auquel cas le « mot à mot, » ou tout du moins le « phrase à phrase, » est, toutes proportions gardées, beaucoup plus souhaitable. Je sais que le modèle en la matière demeure les traductions d’Edgar Alan Poe effectuée par Charles Baudelaire, qui sont à la fois des hérésies et des chefs-d’œuvre. Mais justement, Snicket est Snicket et Vassalo n’est pas Baudelaire, malgré une compétence littéraire évidente. Elle ne se tire pas avec grâce de cette « trahison pour la bonne cause. »

Si j’ai parlé longuement de la philosophie présente derrière la traduction des Désastreuses Aventures, c’est paradoxalement parce qu’elle n’est absolument pas en jeu ici. Vassalo, pour la traduction de Why We Broke Up, a opté pour la philosophie du « phrase à phrase, » et franchement… Tant mieux. Il est difficile ici d’exprimer l’étendue de notre satisfaction : ENFIN, Nathan nous restitue avec fidélité la magnifique musique de Handler, nous fait entendre son discours tel qu’il a toujours censé être offert au monde. Et c’est là que Vassalo sort véritablement grandie, car elle demeure une écrivaine elle-même, c'est-à-dire quelqu’un qui sait quand il faut couper en deux une phrase qui devient trop longue une fois traduite, qui voit quand inverser l’ordre des propositions donne un effet plus percutant, qui comprend qu’il faut ajouter des petites précisions aux non-anglophones ça et là, qui devine qu’on peut se passer de certaines tournures un peu trop emphatiques dans la langue de Molière… C’est un exercice tout en subtilités qui se joue là à chaque tournure, à chaque point-virgule. Je dois dire que j’apprécie beaucoup plus cette discrétion, toute en petites marques d’attention, que l’esbroufe égotiste à laquelle on a eu droit sur toute la longueur des Désastreuses Aventures. Là, oui, on voit en quoi les meilleurs traducteurs sont les personnes ayant elles-mêmes écrit des livres. Du fait de son cahier judicaire chargé, Vassalo n’entrera pas au panthéon des traducteurs français les plus encensés actuellement (Jean-François Ménard, Patrick Couton, Jean Sola…), mais elle mérite désormais de pouvoir être mentionnée avec eux dans une conversation civilisée.

Le second point que je voulais aborder concerne le problème de l’adaptation et du recours à la langue originale. Comme on le sait, les Désastreuses Aventures ont souffert d’une ultra-francisation du texte original, particulièrement pour ce qui était de son bagage culturel. La volonté de faire oublier l’origine anglophone, voire carrément américaine, du texte, virait à l’obsession et ne convainquait guère. Elle était moins défendable pour Why We Broke Up car l’action se situe clairement aux Etats-Unis et qu’il est donc impossible de nier sciemment le caractère américain des protagonistes, de leur univers et de leur langue. Les Désastreuses Aventures n’avaient pas assez de VO, Inventaire après Rupture en a… Trop.

9782092540909_4_75

Oui, vous avez bien entendu, trop. Il y a véritablement des passages de ce livre qui deviennent difficilement intelligibles car Min, la narratrice, emploie des expressions anglaises qui auraient DU être traduites et adaptées. Vassalo se refuse par exemple à désigner le bal de promo du lycée par « bal de promo du lycée, » et le lecteur lambda demeure un peu confus – il ne comprendra que vaguement ce à quoi Min veut qu’Ed l’invite vers la fin du roman. Il y a des tas d’autres exemples. Certes, les anglicismes permettent de faire s’exprimer min dans une langue à laquelle les jeunes françaises peuvent s’identifier ; encore faudrait-il que les jeunes françaises les connaissent, ces anglicismes !

Mention spéciale également pour les titres de films (fictifs) que Min mentionne constamment – AUCUN n’a été traduit ! C’est d’autant plus étrange que tous ces films sont censés être très vieux, et que selon toute logique ils auraient été connus en France sous un titre français. Laisser les noms des titres en VO pour la distribution française, c’est une pratique très récente ! Ce n’est pas pour rien qu’on ne dit pas Die Hard mais Le Piège de Crystal (entre autres). Je pense même me souvenir d’un film qui est vraiment censé être français, auquel cas Min cite plutôt son titre de distribution en langue anglaise – une fois laissé tel quel dans la traduction française, ça n’a plus aucun sens de lui conserver son titre anglais, non ? Et comme Min cite des noms de films constamment, ça laisse une très grosse portion du texte laissée telle quelle en anglais, ce qui est toujours très irritant. Qui plus est, ces titres ont tous une signification importante et intéressante, parfois drôles, parfois ironiques, parfois symboliques, et il est vraiment dommage que le lecteur français ne puisse absolument pas en profiter. Entre autres conséquences indésirables, ce choix donne l’impression que la narratrice est constamment en train de targuer le lecteur français de sa supériorité par une avalanche de références filmiques incompréhensibles… Vassalo la fait involontairement passer pour une insupportable hipster. J’ai lu plusieurs critiques françaises de Why We Broke Up et il se trouve que nombre de lecteurs n’ont absolument pas compris que ces films n’existent pas, justement parce qu’ils sont écrits en anglais ! Et ils en venaient donc à dire que le livre est difficile à apprécier car il nécessite une culture cinématographique que les français ne possèdent pas… Aïe aïe aïe, pas facile d’être Rose-Marie, j’ai l’impression que ses tentatives de réparer ses erreurs se foirent toujours plus lamentablement encore que ses erreurs de base.


[Un dernier mot, au passage, de remerciements aux éditions Nathan. D'une part pour avoir choisi de ne pas défigurer les illustrations de Maira Kalman : les images sont restituées dans leur version originale, avec une traduction des inscriptions sur une page de notes. D'autre part pour ne pas avoir censuré l'usage notable de gros mots dans ce roman. Voir Rose-Marie Vassalo sortir allégrement du "putain de pédé" quand on a grandi avec sa version des Désastreuses Aventures, quand même, quel choc !]

La question, terrible, se pose : qu’est-ce qui, en six ans, a motivé un tel changement ? Et s’agit-il du fait de Nathan ou de Vassalo ? Peut-être les contraintes étaient-elles différentes pour Why We Broke Up, car les critères d’exigence ne sont pas les mêmes selon que l’éditeur s’adresse à des enfants ou des adolescents. Dans le premier cas, on éviter la présence de l’anglais à tous prix car on en est encore à l’âge où l’on apprend à lire et écrire, et Dieu nous garde de voir la langue de nos chèèèères têtes blondes polluée par une mondialisation abrutissante. Dans le second cas, on multiplie au contraire les anglicismes pour faire « hip » et « cool, » et montrer qu’on « surfe trop tellement la même vibe » que les jeunes, yo. Autre théorie : il est possible que le contrôle éditorial ait été moins envahissant pour Inventaire après Rupture (beaucoup des choix impopulaires de la traduction des Désastreuses Aventures furent en réalité encouragés, voire même imposés, par Nathan) et que Vassalo, valeur sûre, ait eu à la fois plus de libertés mais aussi la consigne de produire une traduction plus « classique. » Cela voudrait-il dire que la Vassalo d’Inventaire après Rupture est en réalité… La VRAIE Vassalo ? Dernière théorie, plus risquée : Vassalo, peu satisfaite de son travail sur les Désastreuses Aventures, a mis de l’eau dans son vin et tenté une optique radicalement différente.

 

Je le souhaite de tout mon cœur, car malgré un certain de nombre de défaillances, cette traduction réussit à allier compétence stylistique et fidélité au texte. Une très agréable surprise, sans doute permis. Nous pourrions donc nous réjouir que Vassalo traduise la nouvelle série de Snicket à sortir ce mois-ci en VO. [NB : aucune confirmation officielle de la part de Nathan quant à l’achat des droits de cette série, de sa parution prochaine, ou même du fait que Vassalo la traduirait si c’était le cas. Mais ça reste très probable] Le problème, c’est qu’à juger des premiers chapitres révélés, cette nouvelle série est un véritable OVNI à côté duquel les Désastreuses Aventures font presque figures de littérature enfantine classique. Nul doute que la ligne éditoriale de Nathan risque d’y mettre son grain de sel et d’exiger des contraintes très lourdes quant à sa traduction, auquel cas toute la bonne volonté du monde, y compris celle de Rose-Marie Vassalo, ne pourra rien contre le diktat de la hiérarchie.