tumblr_lkqjgalSHd1qb6ut5o1_500« Ca parle d’une fille qui rencontre un garçon, Ed, et à partir de là, tout change, du moins c’est ce qu’elle en dit. Elle marche dans les rues et les vitrines sont toujours pareilles, même quand on s’arrête sur leurs reflets ondulants. Les voitures avancent sur la voie, à toute vitesse, lentement, à toute vitesse de nouveau. Elle prend un café et murmure, tout doucement à elle-même, qu’il a un autre goût désormais. Le ciel est triste, qu’elle dit, mais pas elle. Il se met à pleuvoir et elle revoit le garçon. Le téléphone sonne – ce n’est qu’un autre jour, ou le même jour, qu’en savons-nous, pense la fille en prenant son café, qu’en savons-nous maintenant que le monde entier a changé ? Elle reprend un café, les voitures défilent, reflétées qu’elles sont dans la vitre. Le monde, pense-t-elle, a changé. »


Nous avons là à faire au roman le plus « classique » que Handler ait jamais écrit, même si l’articulation de la narration autour des différents objets contenus dans la boîte assure l’originalité qui lui est si propre. A aucun moment la méthode ne paraît forcée ou improbable, et les illustrations de Maira Kalman sont un régal pour les sens. Le rythme de l’ouvrage est assez difficile à juger ; d’aucuns trouveront qu’il y a des longueurs, mais paradoxalement le troisième acte arrive comme un coup de poignard. C’est à ce moment précis qu’on prend réellement conscience de l’extrême brièveté de la relation décrite ; nous ne sommes qu’aux prémices d’une relation sérieuse, qui promet un nombre alléchant de nouvelles péripéties, mais non, on nous avertit bien que le rideau s’apprête à tomber. Alors, évidemment, l’idylle est relatée heure par heure, minute par minute, mais Handler parvient parfaitement à montrer comment ces sept semaines extraordinaires passent à la vitesse de l’éclair aux yeux de Min, et mieux encore la vitesse à laquelle le rêve évolue en cauchemar. La façon dont chaque nouvel objet amène dans l’intrigue à l’acquisition du suivant renforce la consistance du récit ; on peut difficilement y retrancher ou ajouter quoi que ce soit, contrairement au « Cercle des Huit » qui, lui, avait ses longueurs. Les monologues intérieurs de Min sont également bien gérés et ne cassent pas vraiment le rythme de l’intrigue comme on avait pu le trouver dans les « Désastreuses Aventures… » Bon, il serait plus correct de dire que le sujet plus intimiste de l’ouvrage se prête mieux à ce genre de développements en flux de conscience, mais j’ose croire que Handler a acquis une maîtrise plus raffinée de ses tics d’écriture avec les années.


Une des plus grandes difficultés qu’aura à relever ce livre sera d’ailleurs sa similarité assez malheureuse avec « Le Cercle des Huit. » Superficiellement, il faut bien avouer que l’on nage ici dans la même ambiance : ce petit groupe d’adolescents intellos aux goûts élitistes qui restent entre eux, effacés du reste du collège, le dérapage qui y survient suite à l’introduction inopportune d’un beau garçon populaire dans la vie sentimentale de l’héroïne, ce discours indirect libre qui jongle entre vulgarité bien sentie et adjectifs ampoulés, la longue descente psychologique aux Enfers, le personnage d’Al qui répond en tous points à l’archétype posé par Gabriel… Il vaut mieux qu’on s’arrête là. Min, plus que toute autre, devra répondre des points communs qu’elle entretient avec la terrifiante Flannery, mais, sur près de quatre-cent pages, je gage que le lecteur aura passé assez de temps avec elle pour ne pas les confondre – Handler lui a donné assez de place pour lui offrir sa propre individualité, même si le début du roman a un petit goût de redite.


Why_we_broke_up_artEt quelle individualité ! Rares sont les écrivains qui arrivent à donner autant de profondeur à leurs personnages avec si peu. Comme elle l’avoue elle-même, à la fin du roman, Min n’a rien d’extraordinaire, rien de spécial, et c’est pourtant la richesse et l’originalité de sa vie émotionnelle intense qui auront sonné le glas de sa relation avec Ed. Min a visiblement lu Flaubert et se défend de tout bovarysme, mais elle finira par sombrer en plein dedans… Quel est le pire, en définitive ? Voir toutes ses illusions détruites, ou échouer à ne pas en avoir ? La vie serait de toute façon insupportable sans amour, donc insupportable sans la naïveté nunuche qui va avec. La remarquable construction du désir et la distance intellectualisée avec laquelle Min tente de s’étudier rappelle les plus belles heures de Swann et Odette, version high-school. Idéaliste, Min l’est certainement, mais forte, aussi. Admirable est la façon dont elle assume sa bêtise, ses erreurs, sa médiocrité – sa part de responsabilité, même, dans une histoire où elle a pourtant le beau rôle (c'est-à-dire celui de la victime). Là où Flannery demeurera l’un des personnages les plus hypocrites de l’histoire de la littérature, Min est obsédée par la transparence, miroir renvoyé à elle-même qui voudrait vivre dans un monde de vitres. La similarité entre de ces personnages aux antipodes l’un de l’autre devient alors tout à fait étonnante.


Et Ed, maintenant ? Lui aussi est un personnage mémorable, heureusement. Ses défauts sont nombreux et Min ne l’épargne pas, mais sa franchise indéfinissable le rend follement attachant ; on n’approuvera probablement pas Min dans son admiration, mais on la comprendra. C’est presqu’un défi que se lance Handler en essayant de décrire l’attirance que Min peut éprouver pour un type d’homme qu’elle mépriserait probablement en temps normal et que l’auteur devait lui-même haïr durant ses années de collège. Oui, Ed est définitivement un jock ; il n’est pas quaterback, mais il aurait pu, et je dois dire que c’est rafraîchissant d’en rencontrer un spécimen aussi éloigné des stéréotypes traditionnels. Il n’est pas une lumière, ça c’est sûr, mais il est assez délectable de constater qu’Handler essaye de donner un maximum de profondeur à un personnage moins compliqué que la moyenne, et qui n’aspire lui-même pas à de grands tourments spirituels. Car Ed est physique, entier dans ses volontés, ses problèmes, ses désirs ; c’est peut-être pour cela que Min le choisit, sa simplicité séduisant son besoin naturel de clarté. Elle apprendra justement à ses dépends qu’Ed est peut-être trop honnête envers lui-même pour succomber à l’amour sur un schéma classique… Car oui, on ne tombe pas amoureux, on le devient ; et les gens ne sont pas monogames au plus primal de leur être.


La partie la plus faible de l’ouvrage est incontestablement son troisième acte – c'est-à-dire le moment précis où notre chère Minerva cesse de tourner autour du pot et nous conte le moment de la rupture proprement dite. Car oui, quand on s’échine à déchiffrer une lettre pathétique de deux-cent pages, et que celle-ci a pour but d’expliquer qu’ainsi meurt l’amour… On est en droit de s’attendre à autre chose qu’une banale histoire d’adultère. Je ne sais pas si l’effet d’anticipation était réellement voulu de la part d’Handler ou s’il y avait même matière à créer un véritable mystère autour des motivations réelles d’Ed et Min ; toujours est-il que cette dernière ne verbalise pas la « chose » avant la toute fin, ce qui indique au moins l’intention de laisser une ambiguïté à la lecture. Difficile donc de ne pas être déçu face à une conclusion aussi standard, aussi mondaine, aussi bassement ordinaire surtout. Toujours cette même rengaine chez Handler, n’est-ce pas ? « Les questions sont plus intéressantes que les réponses… »


01-12-AT-Kalman-MatchboxOn remarquera néanmoins la cohérence inouïe de l’œuvre d’Handler : « le miracle est dans l’adverbe, pas dans les choses elles-mêmes mais dans la façon dont elles se font. » Comme dans les Désastreuses Aventures, nous sommes en pleine écriture du media res. Et en effet, la naissance du désir, sa croissance passionnée et ses aléas capricieux demeurent les moments forts du livre, s’arrachent les meilleures pages, les morceaux du choix, la part du roi, mais cela, on ne peut pas le savoir à la première lecture. L’après-rupture est expédié rapidement, un peu trop, peut-être, non pas du point de vue de l’intrigue (on a à ce stade dit tout ce qu’il y avait à dire), mais d’un point de vue littéraire – pour quelqu’un qui a fait un roman-fleuve d’une liaison de sept semaines, Min est étonnamment avare de mots dans sa conclusion ! Heureusement, elle y glisse un des plus beaux passages du roman, une sorte d’auto-réquisitoire d’une violence inouïe contre elle-même – probablement un des passages les plus noirs jamais écrits par Handler, écho ironique de la fameuse question n°9 dans les Lettres de Béatrice. Pour autant, j’ai le sentiment qu’il aurait pu être glissé sans trop de dommages à n’importe quel moment du roman tant il est introspectif.


On est moins entiché, également, de ce qui suit, à savoir le « happy end » octroyé malgré tout à Min ; cela semble demeurer une règle non-écrite chez Handler que, dans toute amitié fille-garçon, il y a un garçon en réalité transi d’amour qui finira par arriver à ses fins. Vous allez me trouver sordide, mais cet arrangement ne m’a pas plu en ce que Handler finit par puiser dans la somme de clichés qu’il essaye à tous prix d’éviter : ah, l’ami fidèle qui était toujours à vos côtés et le seul qui était fait pour vous au final ! C’est dommage, laisser notre chère Min célibataire, pour le coup, aurait vraiment laissé une fraîche brise souffler sur l’univers aseptisé des bleuettes adolescentes. Enfin bon, je suppose qu’Handler ne peut pas révolutionner tous les genres littéraires (et qu’à son égard l’ouvrage est assez original tel qu’il est pour laisser une forte impression dans l’édition) ! Peut-être Handler n’a-t-il voulu que souligner la force morale propre au caractère de Min : elle est romantique, et elle l’assume. La violence de cette lettre de rupture, sans cet épilogue, eut pu faire accroire que le cœur de Min s’était réduit à une chose noire et desséchée… Non, pas elle. S’il y a une morale à ce livre, c’est que les romantiques ont aussi leur part de responsabilité : ne tombe pas amoureux qui veut. Ceux qui vivent pour aimer naissent pour souffrir ; c’est un sport de combat où seuls les plus résistants, comme Min, peuvent survivre.


Je suis assez partagé concernant la surabondance de (fausses) références cinématographiques disséminées par Min sur toute la narration ; il m’a fallu un certain moment pour me rendre compte que tous les films, acteurs et réalisateurs cités sont complètement fictifs (et pas une seule référence au grand Gustav Sebald, où va le monde), car, sans vouloir paraître arrogant, il devenait carrément suspect que je n’en connaisse pas un seul. Difficile de déterminer si cette fiction dans la fiction sert ou dessert le livre ; d’un côté, il est bon que cinéphiles et non-cinéphiles puissent apprécier l’histoire de la même façon, sans qu’une grande culture soit à priori nécessaire pour comprendre la puissance symbolique de certaines scènes. Qui plus est, il est bon qu’un écrivain ne vampirise pas la réussite d’autrui de manière aussi gratuite (quand j’en vois certains écrire sans aucun fard « ce baiser, c’était comme quand Rhett embrassa Scarlett, » j’ai plus envie de me gausser qu’autre chose).


Why_We_Broke_Up_ScarpiaPour autant, Handler est peut-être passé à côté de quelque chose de génial : tout l’intérêt de la lettre de Min est de montrer à quel point l’abîme culturel qui la sépare d’Ed les a complètement condamnés à être étrangers l’un pour l’autre. N’aurait-il pas alors été intéressant de saturer le texte de références réelles ? Les lecteurs cinéphiles auraient alors plus sympathisé avec Min, si raffinée, et les non-cinéphiles avec Ed, forcé à sortir avec une pédante qui s’aliène le reste de l’humanité avec ses références constantes et éculées. Les disputes qui en auraient résulté auraient alors porté le message du livre dans notre vie réelle ! Peut-être vais-je chercher trop loin ; Handler a toujours, de toute façon, adoré créer des fictions dans ses fictions, et ce livre est ici l’occasion pour lui de se faire plaisir. Les fausses scènes de films qu’il décrit sont en effet saisissantes en ce qu’on les imagine avec une facilité déconcertante, puisant dans un imaginaire flou de films classiques en noir et blanc, peuplé de femmes fatales, de mafieux, de cigarettes et de chapeaux mous. La capacité d’Handler à recréer ex nihilo cet univers follement attirant est donc, peut-être, la plus belle lettre d’amour au cinéma qu’il pouvait écrire. …Ou, qui sait, peut-être ces films n’existent-ils que dans la tête de Min (non, Natasha, retourne dans ta dimensiooooon !) ; peut-être ne sont-ils que les symboles de la distance qui la sépare d’Ed, peut-être sont-ils ses propres idées de scénarios pour les œuvres qu’elle tournera un jour, avec l’inventivité et l’originalité qu’elle n’arrive pas encore à se reconnaître, écrasée qu’elle est par le naufrage de sa vie sentimentale.


Maintenant intervient la question fatidique : s’agit-il d’un roman suffisamment « désastreux ? » Est-il assez « infortuné, » malgré son inattendu dénouement heureux, pour être rangé parmi les meilleures œuvres d’Handler ? Ma foi, oui ! Pas parce qu’il traite d’une rupture amoureuse, cependant, plutôt parce qu’il a de quoi faire flipper tous les célibataires, et même quelques couples roucoulants. Ed est un jock, Min est une nerd ; quoi qu’on en dise, la déconfiture de leur histoire s’articule autour de ce fossé. Les contraires s’attirent, à ce que l’on dit ; quand à ceux qui nous ressemblent, nous préférons les voir comme des amis, puisque leurs points communs leur permettront de nous comprendre dans les coups durs… Qui plus est, il est infiniment plus difficile de trouver des gens qui nous ressemblent que l’inverse ! Aussi préférons-nous les garder à nos coûts sous le couvert rassurant de l’amitié plutôt que de risquer cette merveilleuse entente dans les affres destructeurs de la passion amoureuse. Mais voila, Handler est là pour nous rappeler que nous ne sommes généralement pas amoureux de ceux qui sont réellement faits pour nous, et que la soi-disant complémentarité des couples les condamne à un lamentable désastre. …Vous l’aurez compris, l’épouse d’Handler vient du même monde que lui, elle est artiste ! En fait, ce livre, c’est un sacré coup de pute : Daniel a trouvé la bonne personne et il peut se permettre de faire le malin. Ah, la charogne ! Je suis désolé, mais ce détail de la vie personnelle de l’auteur oriente beaucoup ma vision de livre et lui donne vraiment une teinte acerbe, presque méchante…


Alors voila, c’était une nouvelle plongée délicieuse dans l’inimitable prose de mon écrivain préféré. Désolé si ça casse le suspense, mais j’ai été comblé. Mes attentes n’étaient pas sans inquiétude, cependant ; la grande question était de savoir comment Handler allait se dépêtrer des contraintes de la tranche d’âge « Young Adult. » Un roman pour ados ? En fait, le problème est inexistant : c’est un livre pour adultes dans la lignée des autres œuvres de l’auteur, qui se trouve seulement avoir des protagonistes adolescents et une morale plus acceptable que « Le Cercle des Huit. » Encore que… Le sexe, même s’il n’est pas traité dans les détails, n’est absolument pas éludé et ferait rougir pas mal d’auteurs du même genre. Min en veut, et elle assume ! L’équilibre que Handler trouve entre autocensure nécessaire et érotisme est à ce sujet vraiment parfait. C’est donc les yeux fermés qu’il faut se pencher, que dis-je, se ruer sur le nouveau Handler – son seul réel défaut est, comme je l’ai dit plus haut, qu’il innove et révolutionne moins les codes littéraires que le nec plus ultra de sa production. Le roman est d’une grande originalité, mais il ne relève pas du génie. J’entends déjà Min qui s’énerve, qui me dit qu’elle a écrit cette foutue lettre justement pour marteler à Ed qu’elle n’est qu’une fille comme les autres, qu’elle ne se prend pas pour la huitième merveille du monde… Je sais bien, Min, mais il faut bien avouer qu’entre toi, Flannery et Béatrice, ce type a un sacré problème avec les longues lettres écrites par ses exs… Mais bon, ça sert à ça, la littérature. Les meilleurs écrivains sont ceux qui pleurnichent sur leur sort sans jamais parler d’eux ; en ce cas, laissez-moi vous dire, Monsieur Handler : vous me rendez fou. Un café, un cinoche ? La Saint-Valentin approche, savez-vous…