Shplaff

Je ne sais pas pourquoi, mais l'épisode du rôti de boeuf a conservé quelque chose de singulièrement mémorable comparé à ce qu'il est censé être à première vue - une simple péripétie. Peut-être est-ce du en partie à la façon particulièrement exhaustive dont Snicket relate par le détail tout le travail nécessaire à la confection des pâtes à la Puttanesca, dont il met en exergue l'effort, la bonne volonté et le courage nécessaire aux Orphelins pour les préparer... La désillusion qu'ils vont subir en rencontrant la troupe pour la première fois s'en trouve magnifiée. C'est très triste, mais bon, dans cette série, on a vraiment l'embarras du choix pour ce qui est des larmes. Pour autant, je ne vois pas en quoi cet évènement reste gravé dans nos souvenirs puisqu'il n'a en soi aucun intérêt dans l'intrigue principale - Handler fait du remplissage, ce n'est qu'une vague péripétie. Même l'équipe de l'adaptation cinématographique s'y est mise en restituant de manière assez appuyée et fidèle l'intermède culinaire, alors que d'autres scènes plus intéressantes ont été coupées. D'aucuns diraient que cette scénète sert à montrer le caractère véritable d'Olaf au grand jour et à réellement marquer le début de son conflit avec les Orphelins, mais j'en doute, car on a déjà une très bonne idée de la personnalité d'Olaf à ce stade du récit et que tout le tome I a cette fonction en général.

Avec les années, je me suis rendu compte que les gens tiennent inconsciemment à ce passage parce qu'il sert une fonction plus symbolique. Sa pertinence consiste à mettre en relief des aspects plus implicites du récit et c'est en cela qu'il est aussi apprécié. Je parle plus précisément de la réflexion politique et morale développée dans la série. Si vous ne voyez pas encore le rapport entre ça et le rôti de boeuf, c'est pas grave, on a tout notre temps.

Question plus cruciale qu'il n'y paraît : Olaf est-il sincère lors de cette scène ? J'ai été surpris de voir certains fans crier à la théorie du complot en affirmant qu'Olaf tourmente sciemment les orphelins en prétextant ce rôti de boeuf, mais franchement, c'est un peu tôt pour ce genre de tortures psychologiques. Pour ainsi dire Olaf ne fait pas réellement preuve de sadisme au début de ce tome - les orphelins sont une quantité négligable pour lui, une main-d'oeuvre gratuite et corvéable à merci, certes, mais dont la vue du malheur ne lui procure pas plus de plaisir que ça. L'inimitié personnelle vient beaucoup plus tard, à partir du moment où les orphelins commencent à s'opposer à lui et à l'écraser de leur supériorité intellectuelle (l'épisode du rôti en est peut-être le point de bascule, justement). Non, vraiment, Olaf est sincèrement convaincu d'avoir spécifiquement commandé du rôti aux orphelins ce matin-là...

Peut-être est-il de nature oublieuse, peut-être s'attend-t-il, dans une délire égomaniaque, à ce que ses serviteurs anticipent les moindres spécificités de ses désirs... Peu importe, l'important ici c'est que ces suppositions n'ont guère d'utilité et il ne servirait pas à grand chose que les orphelins l'obligent à lire la véritable liste qu'il a déposée ce matin-là : Olaf est en position de puissance, il en use et et abuse. Point barre. Le mal vit dans un monde orwellien où le vrai n'et qu'un moment du faux et où la réalité se plie aux caprices du tortionnaire. Il y aurait un parallèle intéressant à établir ici entre cette injustice première et le dénouement du tome : la force de la Loi y est variablement employée pour faire le mal comme pour faire le bien, puisque l'interprétation littérale laisse le champ libre à deux versions possibles du texte juridique. La lettre de la loi, en définitive, découle d'une perspective autocratique : la seule chose qui change, c'est la nature du tyran (une personne comme Olaf ou un enchaînement de mots arbitraires). La catastrophe est évitée moins par l'astucieuse interprétation de Violette que par le jugement subjectif de Juste Strauss, qui aurait tout aussi bien pu statufier que c'est l'interprétation d'Olaf qui était la plus valable au regard "de la Loi."

Ce premier tome nous met face à un paradoxe : le pouvoir, laissé au vouloir des individus, relève d'une indigence morale, mais il est tout aussi corrompu lorsqu'il est standardisé en préceptes simplistes. Quelle solution nous reste-t-il alors, sinon l'espoir que la gestion des lois, bien en dépît de leur nature pervertie,soit laissée presque par hasard à quelques individus de bonne volonté ? Snicket reste pessimiste face à ce genre de compromis : à la fin du tome, les orphelins se voient refusés un cadre de vie stable avec Juste Strauss, soit-disant du fait de quelques bêtes exigences légataires issues du testament de leurs parents. Là encore, la loi est dévoyée : Mr Poe cherche à appliquer à la lettre un document administratif (document qui, puisqu'il a placé les enfants Baudelaire chez Olaf, devrait déjà avoir perdu toute espèce de légitimité) au lieu de se demander ce que les parents Baudelaire auraient sincèrement souhaité pour leurs enfants (ce à quoi servait le dit document à la base). Confondre la loi et l'esprit de la loi revient à indifférencier la Fin et les Moyens, et, à terme, à combattre le Feu par le Feu.

A relire la fin de ce tome, j'ai été très surpris de la vitesse à laquelle les orphelins se résignent instantanément aux décisions sur leur avenir ; il va bien leur falloir douze autres tomes pour apprendre à penser par eux-mêmes et contester véritablement les opinions des adultes, y compris celles de leurs parents qui n'ont visiblement pas géré question testamentaire. Ce n'est donc pas un hasard si Klaus affirme dans cet extrait qu'Olaf aura à en découdre avec la Loi, remarque qui lui vaut un coup de poing - la véritable loi, la voilà, c'est à dire la loi du plus fort. Nous n'obéissons aux lois non en vertu de leur rectitude réelle mais parce qu'elles sont obéies par la majorité du groupe, perspective lockienne qui va être martelée dans les tomes suivants.

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En résumé le fiasco della Puttanesca est plus important qu'il n'y paraît car d'emblée il nous "met dans l'ambiance," ou plutôt ils pose très tôt et de manière très crue les "règles" de l'univers dans lequel nous allons voyager treize tomes durant. C'est un monde qui n'est pas juste, où les adultes frappent les enfants, mentent, insultent, où c'est la force brute qui décide de ce qui est bien ou mal, de ce qui est vrai ou faux. Dans un monde où il ne suffit même pas de préparer un délicieux plat de pâtes à la Puttanesca pour s'attirer les faveurs d'un affâmé, plus personne n'est à l'abri. La façon dont Snicket décrit la texture "sanguinolante" des pâtes à la fin de ce chapitre m'a toujours saisi dans une sorte d'effroi à la lecture,  mais il ne s'agit pas seulement du sang de Klaus qui est symbolisé ici... Il s'agit plus largement d'un sang sacrificiel propre à la figure éternelle du bouc-émissaire, qu'on retrouve dans toutes les sociétés - tyranniques ou non...

[L'image de cet article est la propriété intellectuelle de Thibaut Loïez - allez voir ses différents sites pour profiter des magnifiques fan-arts qu'il a effectués du monde de Lemony Snicket !]