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Traduction (partielle) de la Préface rédigée il y a déjà un petit bout de temps pour l'illustre livre de Bernard DeVoto sur la fabrication des cocktails. Où on découvre qu'Otto Handler est parti pour être aussi barré que son père !

 

PREFACE

Daniel Handler

 

Durant une très courte période de mon enfance, j'ai fait l'erreur de croire que mon père, un cadre estimé de la fonction publique, n'était autre qu'un traficand de boissons alcoolisées. On peut partiellement attribuer cette croyance à un excès d'imagination, nourri que j'étais depuis mon plus jeune âge de Carson McCullers, au point de confondre les termes moonshining et moonlighting. (Imaginez mon excitation, puis ma déception, d'apprendre que Bruce Willis et Cybil Shapard devaient apparaître dans une émission de télévision sur la distillation illégale de spiritueux.) Mais la véritable raison derrière mes soupçons n'est autre que mon père, une ou deux fois l'an, pouvait être surpris à la cave en train de jouer à l'apprenti sorcier, bouteilles et entonnoirs en main. Il se révéla par la suite qu'il procédait à la préparation d'un cocktail nommé "moitié-moitié" - plus précisément, une part égale de vermouth doux et fort, mixture que mon père ne parvenait plus à dénicher dans le commerce et qui se trouvait être un ingrédient fondamental du Perfect Manhattan qu'il se permettait de boire après chaque journée de travail. Lorsque je lui demandai pourquoi donc il ne se contentait pas une petite seconde supplémentaire pour simplement ajouter chacun des deux types de vermouth dans ses cocktails, au lieu de tatônner des heures durant dans la demi-pénombre au dessus d'un évier crasseux, il me jetait un curieux regard. "Pour gagner du temps," m'expliquait-il.

Une génération plus tard, mon fils but son premier martini. Il était âgé de dix-huit mois, et on touchait aux six heures du soir. Il m'avait observé en train de préparer mon propre cocktail, et indiqué d'une série de gestes de la main et de pépiements que la curiosité l'enjoignait de s'y frotter. Je lui offrai une gorgée - ses yeux bleus-gris s'humectèrent de larmes. Il geignit quelques secondes, puis, tendant ses bras, babilla entre deux larmes l'un des rares mots qu'il connaissait déjà : "Encore."

Absurdement complexe que ce monde-là. Nous ne voulons trop souvent que ce qui ne nous apportera toujours plus d'ennuis, et nos stratagèmes moraux et logistiques perdent à peu près toute validité dès que nous ouvrons la porte du cellier. Depuis des temps immémoriaux, dès lors que l'illumnation divine nous balance la torgnole du siècle, nous nous jetons sur un alcool fort - pour découvrir en définitive qu'il n'est qu'un catalyste de nos contradictions plutôt que leur antidote. Boire, tout comme exister, c'est patauger sans fin, c'est l'une des pierres plus glissantes du long fleuve tumultueux de la vie - nous nous y accrochons pour y trouver un soutien mais nous retrouvobs encore plus mouillé qu'au départ. Il détruit l'individu et sauve du désastre les plus grandes réunions. Il peut séparer les êtres chers tout en rapprochant les inconnus. Il provoque des bagarres et achève des guerres. On boit toujours ce qu'il faut quand il faut ; autrui boit toujours trop ou trop peu. On démontre par ses habitudes de boisson le rafinnement et la sophistication ; celles d'autrui sont suspectes, tout comme ses recettes, marques, styles et autres dernières modes. L'alcool suscite des débats sans fins, et il y a des débats sans fins qui ne se concluent qu'autour d'un bon verre.

Une affaire aussi importante exige à cors et à cris un peu de clarification, et le splendide ouvrage de Bernard DeVoto, The Hour, en prodigue à revendre. DeVoto est clair comme de l'eau de gin. Il y eut par le passé quelques livres pour suggérer diverses manières de changer le monde, ainsi que les instructions précises pour mener à bien ce changement - le Nouveau Testament, pour ne citer que lui - mais très peu sont parvenus à simultanément illustrer l'idée que toute solution à l'absurdité de la vie se doit d'être tout aussi absurde. Certains aspects de The Hour ont mal vieilli - malgré les critiques adressées, fort tôt dans l'opus, par DeVoto à l'égard de "l'égotisme masculin,' il est peu probable que ce livre soit classé de nos jours comme une illustre défense de l'égalité entre les sexes - mais la noblesse insubmersible de l'ouvrage n'a pas été plus entachée que l'immuable noblesse de sa quête. Nous faire boire plus. De certains breuvages. A six heures du soir. Mais jamais trop.

Le nom de Bernard DeVoto n'évoque peut-être plus rien de nos jours, mais les gens de son temps y tendaient certainement l'oreille. DeVoto était historien et journaliste, universitaire et polémiste, romancier et soldat. Il commentait les essais de Mark Twain et éditait les journaux de Lewis et Clark. Vingt ans durant il publia au Harper's Magazine un éditorial, s'attirant les foudres du FBI et de l'Utah. Il décrocha le Prix Pulitzer et le National Book Award, et son immense histoire en trois volumes de l'Ouest Américain est toujours aussi lue que réimprimée, quoique moins dans les salons que dans les départements d'Histoire Américaine, pas tant en tant que livre d'Histoire que comme un témoignage de son temps.  Les travaux de DeVoto ont entrepris la transformation commune mais curieuse du canonique au démodé, mais si sa célébrité s'est étiolée, cela ne semble point parce qu'il n'en fit pas assez mais peut-être bien parce qu'il en fit tant; érudite quoique méfiante à l'égard des universitaires, populiste mais point démagogue, sérieuse mais aisée d'accès, son oeuvre explose tellement de frontières que nul ne sait où planter sa bannière.

Au sein de la biographie de DeVoto, rédigée par nul autre que Wallace Stegner, The Hour est décrit comme "un tendron hilarant de patriotisme culturel" et comme "un grimoire de sorcellerie," mais c'est à peu près tout ce qu'on peut dénicher de ce petit opuscule parmi les études critiques poussiéreuses et les sites Internet largement négligés consacrés à la carrière de DeVoto. Mais The Hour est resté en vie grâce à une sous-culture différente - celle des amateurs de cocktail. J'ai trouvé ce livre dans la devanture d'une librairie, cerné de vieux livres de recettes de cocktails - dont je possède moi-même une petite collection - qui détaillent des concoctions amusantes à lire mais grotesques à boire, de l'avis d'un nombre bien trop élevé de mes invités. DeVoto doit se retourner dans sa tombe à l'idée d'un tel voisinage.

[coupé !]

danielhandlerMais The Hour recouvre une réalité bien moins vexante: qu'il y a quelque chose de sacré dans ce moment où la journée de travail s'achève et où commence la soirée, moment qui mérite amplement d'être marqué par un rituel civilisé. Quoique le ton de l'ouvrage peut être qualifié de fascisto-saracastique, le texte exhale une certaine liberté de pensée.

Avant que Tin House ne facilite grandement l'accès à The Hour, il m'arrivait de rechercher régulièrement des exemplaires de ce livre pour l'offrir à des amis. Il m'arriva même une fois d'appeler une librairie située à plus de mille kilomètrres de là pour m'enquérir de leur stocks sur informatique.
"Oh, oui," me répondit la libraire, après vérification. "Il y a même deux exemplaires, en fait. Vous voulez lequel ?"
"Les deux," lui dis-je.
"En fait," me dit-elle, "il n'en reste plus qu'un. Je vais acheter l'autre."
J'aurais juré pouvoir entendre le clignement au fond de sa pupille. C'était bien le regard que m'avait jeté mon père quand je l'avais surpris dans ses rituels gains de temps, et le regard que m'avait jeté mon fils en réclamant le réconfort qui le faisait pleurer. C'était ce désir de clarté, cette clarté pataugeante ; de stabilité, d'une stabilité dans l'ivresse. C'est ce regard que je peux voir dans mon miroir, ma préface achevée et le crépuscule à l'horizon. C'est un désir d'un bon The Hour. Chacun sa propre recette.